Exercice périlleux que de faire un bilan technologique d’une année avant la fin de l’année officielle. C’est sûr : il n’y aura pas de nouvel iPhone d’ici au 31 décembre, pas plus qu’on ne trouvera encore de Google Glass dans les rayons de Darty. Mais parfois, les remous les plus forts n’ont besoin que de quelques jours pour devenir des lames de fond.

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Tenez, prenez par exemple la branche d’un groupe qui ne doit pas passer les meilleures fêtes de fin d’année : Sony Pictures. Tout allait plutôt bien pour la division production cinématographique du géant japonais de la tech’, et pourtant, le 24 novembre, tout a basculé. En quelques jours, des hackers du gang dénommé « Guardians of Peace » ont lancé un ultimatum au groupe, lui intimant l’ordre de répondre à ses exigences, toujours inconnues, sans quoi une avalanche d’ennuis s’abattrait sur lui.

Peut-être un peu trop sûr de lui, Sony Pictures n’a pas réagi à temps et depuis, l’avalanche s’est abattue : fuites de films non sortis, de scripts, de mails, d’échanges confidentiels entre dirigeants, producteurs et acteurs, de pseudonymes de stars et plus récemment, de données permettant d’identifier chaque ordinateur au sein du réseau local de la firme, serveurs compris.

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Alors que les hackers, que l’on suppose malgré ses déclarations au service d’une Corée du Nord mécontente de The Interview, le film parodique sur son grand leader, ont promis une cerise sur le gâteau empoisonné pour célébrer Noël, Sony n’a rien trouvé de mieux que de sommer la presse à ne pas couvrir l’affaire ou à ne pas relayer les données. Autant dire inviter les journalistes qui n’aiment pas l’ingérence dans leur travail à redoubler d’attention.

À mesure que l’histoire se développe, on apprend petit à petit que Sony était au courant des failles de sécurité dans son écosystème, ce qui amène, un an plus tard, à une conclusion que l’on aurait pu faire en commentant les révélations d’Edward Snowden : Internet n’est pas une ère de jeu, mais un outil puissant qu’il faut savoir maîtriser, notamment pour se protéger à titre individuel ou collectif.

 

Splendeur et misère

L’année 2014, c’est aussi celle d’Uber. Non, pas parce que la startup de San Francisco s’est lancée cette année, mais parce qu’elle est à elle seule un cas d’école pour au moins trois questionnements liés aux technologies récemment devenues mainstream. Premièrement, c’est évidemment l’obsolescence de certains corps de métier, que les nouveaux arrivants rendent caduques en étant plus flexibles et plus tourné vers l’innovation.

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Oui, Uber a fait du mal aux taxis en France et fera du mal aux professions de transport bien installées où que l’une de ses déclinaisons locales puisse choisir de poser un pied. Il se murmure d’ailleurs que Baidu, le Google chinois, aurait pris des billes dans la compagnie pour lui permettre de s’implanter plus facilement sur l’immense territoire asiatique. Un marché juteux qui n’attend qu’à être conquis. Mais le mal que cause Uber est lié à la qualité de son service : transparent, rapide, pratique, moderne, peu onéreux. En somme, Uber a complètement ringardisé les taxis et le co-voiturage grâce à un outil technologique puissant et une offre premium parfaitement maîtrisée, attirant aussi bien les investisseurs que les utilisateurs.

Mais le succès fulgurant et exponentiel d’Uber en 2014 a porté l’entreprise sous des projecteurs qu’elle aurait aimé laisser éteints. Le God View d’Uber, par exemple, qui permet à à peu près n’importe quel employé de la société d’espionner les trajets empruntés par ses clients, aurait dû rester caché. Au lieu de cela, Josh Mohrer, manager d’Uber à New York, a préféré annoncer de but en blanc à la journaliste de Buzzfeed Johana Bhuyian qui lui rendait visite qu’il la traquait.

Une erreur de communication en plus d’être une erreur éthique qui a fait chuter petit à petit la réputation de la firme, scandale après scandale : lobbyistes malveillants, consignes de mensonge aux journalistes adressées aux chauffeurs, concurrence déloyale voire complètement illégale quand elle devient violente… Un enchaînement d’affaires qui a montré à quel point on pouvait avoir un bon produit et des leaders mal intentionnés. Et à quel point également les clients et les investisseurs n’en tenaient pas compte… jusqu’à l’erreur de trop.

Car c’est peut-être l’illégalité qui freinera Uber dans sa course. À l’heure où ces lignes sont écrites, la France vient d’interdire le service UberPOP, la moins chère des options, parce qu’il n’entrait pas dans le cadre juridique prévu pour l’encadrement des taxis et des VTC. Ce troisième cas d’école déclenché par Uber en 2014 montre à quel point l’entrelacement de l’innovation et de la loi est une matière complexe, leurs mouvements n’étant pas toujours harmonieux.

D’aucuns diront que le gouvernement recule devant une transformation qui devra arriver tôt ou tard et qu’il n’est pas capable d’adapter ses codes à la nouveauté. C’est oublier, peut-être, qu’il a été élu et représente a priori l’intérêt général et non l’intérêt particulier des entreprises : Sergey Brin ne rêvait-il pas lui-même d’une terre sans gouvernement où il pourrait tester comme il le souhaite ses innovations sans se poser de questions juridiques voire éthiques ? Au prisme de ces frictions se dessine en creux l’avenir de nos systèmes sociaux à l’heure où Google, Microsoft ou Elon Musk souhaitent dépasser leur statut d’entrepreneurs technologiques et changer l’humanité. Faire confiance aux machines qui grincent, mais qui tournent toujours ou se laisser emporter par les vagues agréables des nouveaux inventeurs, à chacun de choisir.

 

Flexion, extension

Si certains romanciers de science fiction ont bien cerné l’homme augmenté en train de naître, peu ont prévu l’étape intermédiaire que nous connaissons aujourd’hui et qui pourrait se résumer à l’extension des capacités du smartphone, grande tendance de 2014. Avec la domotique, les objets connectés et les nouvelles pratiques liées au mobile, le trans-smartphonisme a devancé de quelques années le transhumanisme — et balbutie encore. Sur le corps, deux types d’objets ont été développés par les constructeurs : les bracelets clairement orientés fitness et les montres un peu plus smart que celles de nos grands-parents. La tendance s’est clairement affirmée en 2014 sans pour autant qu’il y ait de sortie tonitruante, faisant changer radicalement les comportements : le smartphone est le centre d’un écosystème qui va en grandissant.

À de rares exceptions près, les objets connectés sont tous dépendant d’un smartphone — ou prennent tout leur potentiel grâce à lui. Qu’il s’agisse des lampes Hue de Philips, des bracelets Fitbit, des drones Parrot ou de la fameuse Apple Watch qui tarde à pointer le bout de son nez après avoir aguiché les utilisateurs lors de la conférence dédiée à l’iPhone 6, le meilleur de ces produits s’obtient par l’interaction avec un appareil mobile. Et tout cela sans parler des interactions quotidiennes bien réelles qui, elles aussi, partent d’un smartphone : l’Uber déjà cité, mais également Tinder qui a fait son boom en France cette année ou encore, Wakie, la nouvelle application sociale à la mode qui souhaite transformer votre réveil en un moment partagé avec un inconnu.

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Plus que jamais, l’informatique mobile devient le cœur de notre activité au contact avec la technologie et il est de plus en plus difficile de s’en passer. C’est pourtant le signe que deux courbes se croisent : si les comportements de demain commencent à peine à s’affirmer aujourd’hui, c’est que le smartphone, en tant qu’objet, est devenu un objet bien commun, au même titre que le téléviseur dans les années 1990 et l’ordinateur dans les années 2000. Qu’est-ce que mon smartphone ne fait pas aujourd’hui et qu’un autre ferait mieux ? Pas grand chose. L’heure n’est plus aux guerres claniques : les différents systèmes d’exploitation ont leurs défauts et leurs qualités, mais tous sont à peu près capables des mêmes choses. La sélection technologique ayant fait son oeuvre, ceux qui n’ont pas su s’adapter ont disparu. Même les grands procès de la guerre des brevets se sont montrés plus rares.

Et pourtant, côté objets connectés, on attend encore la prochaine étape, celle à laquelle songe déjà Apple, celle qui ne fera pas des objets connectés un outil en plus greffé maladroitement aux objets du quotidien, mais un objet à l’esthétique connue dont les fonctionnalités auraient été augmentées. Peut-être que si, au lieu d’un bracelet peu élégant, pensé pour des tenues sportives, on avait dans nos habits eux-mêmes les capteurs et les puces qui servent à récupérer les données, convenablement protégés pour le passage en machine, le saut vers les smart clothes serait plus simple. Et plus élégant.

 

Balle au centre

Pour les géants derrière le marché des smartphones, qui se retrouvent au centre d’un jeu dont ils ne sont plus les maîtres absolus, l’année 2014 aura peut-être été celle de l’harmonisation. Les systèmes d’exploitation corrigent petit à petit leurs péchés originels. Si l’on s’amuse avec Android L, on voit immédiatement que Google a cherché, enfin, à donner une ligne directrice artistique cohérente à son système qui n’a cessé de changer de look de version en version. Le Material Design unifie l’interface en donnant une ressemblance bienvenue aux applications.

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L’utilisateur se sent alors beaucoup plus en sécurité, dans un environnement logiciel qu’il reconnaît. Google aura mis du temps, mais a sûrement trouvé sa voie cette année en travaillant ces défauts qu’on reprochait depuis longtemps à son système.

Chiffrement des données par défaut et fonctionnalité pour tuer l’appareil à distance sont aussi des ajouts parfaits pour vendre Android dans le monde professionnel. Sur un marché où la Chine semble bien décider à prendre le dessus sur la Corée du Sud (Samsung n’a-t-il pas pris en cette fin d’année sa première claque sur le marché du mobile qu’il dominait ?), tous les outils qui pourraient empêcher un constructeur ou un gouvernement mal avisé d’installer des mouchards sur ses appareils grand public sont les bienvenus.

De son côté, iOS 8 amène l’harmonisation au niveau de l’écosystème Apple, préparant les futurs développements d’objets connectés. C’est en travaillant de concert avec un Mac que l’on parvient à saisir tous les petits changements faits au système d’exploitation depuis iOS 7 qui avait vu débarquer un nouveau design. AirDrop permet désormais d’envoyer des fichiers à un Mac. On peut recevoir SMS et appels directement sur l’ordinateur et y répondre, bien entendu. Les logiciels lancés sur le Mac correspondent en permanence avec leurs équivalents sur l’iPhone : allez sur un site sur Safari, déverrouillez votre iPhone en touchant la petite icône au bas gauche de l’écran et vous retrouverez la page consultée sur l’appareil mobile.

Apple a également prévu les avancées côté santé, prévoyant la tendance au monitoring de soi que l’on sent déjà cette année. Son application Santé permet d’indexer toutes les informations fournies par des applications tierces et des objets connectés, dans des domaines aussi variés que les déplacements physiques, la nutrition ou le sommeil. La fiche de santé pourrait sauver des vies si elle tend à se démocratiser, que les utilisateurs la remplissent et que les médecins et secouristes connaissent son existence : depuis l’écran verrouillé, un médecin peut avoir accès aux informations sur son patient, du groupe sanguin aux allergies, en passant par les traitements suivis et les données physiques.

 

Vers 2015

Pas de grand pavé technologique dans la mare en 2014, les annonces sont loin de ressembler à celle du premier smartphone entièrement tactile, mais on sent que tous les ingrédients sont là pour préparer des évolutions beaucoup plus radicales dans les années à venir, qui vont changer de nouveau nos comportements au quotidien.

Les constructeurs ont pensé écosystème, objets connectés et extension de leur univers, de nouveaux joueurs entrent dans la partie, le marché du mobile atteint son rythme de croisière et se tourne vers les pays émergeants, des renommées se font et se défont en un rien de temps : en 2014, on a posé le décor. Reste à tourner le film.