« – Boule de cristal, que se passera-t-il en 2015 ?
– Nouvel iPhone. Plein de smartphones Android. Un peu d’Android TV. Quelques smartphones Windows Phone. Firefox OS.
– C’est tout ?
– Oui.
– Grmbl, ça ne m’avance pas. Il va falloir encore arpenter les sentiers des signaux faibles avant d’écrire.
– Au boulot. »

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Je suis un snoozer compulsif. C’est vrai, j’aime être réveillé très tôt le matin, bien avant l’heure réelle du réveil, jusqu’à ce que le moment de se lever véritablement arrive enfin. Cette pratique a beau ne pas être super bonne pour la forme, qu’importe, elle permet de simuler un état d’endormissement plaisant pendant quelques dizaines de minutes. Et depuis que je l’ai découverte sur ma vieille montre Casio il y a bien des années, son fonctionnement n’a pas beaucoup changé : on prévoit une alarme, on décide d’un intervalle de snooze et on appuie autant de fois qu’on le souhaite sur le bouton béni pour prolonger artificiellement le sommeil. Si le procédé est resté le même pendant des années, la réaction des gens avec qui j’ai vécu, parents, chats, coloc, copine, elle, n’a jamais été très bienveillante. On s’en doute. Et pour cause : se réveiller avec un snoozer, c’est l’enfer. Je plaide coupable. Mais la technologie n’a pas fait grand chose pour moi jusqu’à aujourd’hui. Et en 2015 alors ?

 

Faites des montres

Ce n’est plus une nouveauté extravagante comme ça l’était il y a quelques années ou quelques mois : les bracelets connectés qui permettent de suivre les cycles de sommeil et déclencher des réveils « silencieux », par de petites vibrations autour du poignet sont maintenant vendus dans les Fnac et autres Apple Store. Jawbone, Garmin, Sony… des tas de marques se sont lancées sur ce créneau qui touche à la fois le bien-être et le sport, dans la mesure où le sommeil n’est qu’une des fonctions de ces petits appareils qui font l’interface entre votre smartphone et votre corps.

Bien vite, ces bracelets ont été rejoints par des montres qui faisaient à peu près la même chose en plus de donner l’heure et de servir de machine à notification reliée à vos applications sociales, des SMS à Facebook. Tous les géants du secteur de la mobilité s’y sont essayés depuis 2 ans à peu près, avec plus ou moins de succès.

Et pourtant, aussi bien du côté des bracelets que du côté des montres, il semble manquer encore aujourd’hui un petit quelque chose pour transformer le gadget en véritable objet de grande consommation. C’est bien simple : je n’ai jamais mis de bracelet et je n’ai pas vu autour de moi beaucoup de personnes qui en portaient. Je n’aime pas particulièrement avoir quelque chose au poignet, encore moins quand le design de ce que je porte n’est pas du tout passe-partout. Les constructeurs sont allés chercher leur cible où ils pensaient qu’elle serait la plus facile à convertir : sportifs et technophiles.

Le design de ces bracelets et montres connectés est clairement marqué : de manière générale, c’est un non à l’élégance et un oui à l’efficacité plastique, quand cela ne part pas dans le mauvais goût des produits qui semblent sortis des séries de science fiction des années 1970. Gros cadrans en plastique, bracelets futuristes qui parfois vont jusqu’à oser un affichage rétro sur la face avant… à peu près rien de l’offre actuelle peut se porter sans que cela ne dénote avec une tenue classique, professionnelle ou casual.

Pourtant, avec sa Moto 360, Motorola a fait le pas qu’il fallait pour montrer que ces objets connectés devaient avoir un point commun avec des objets dont le design ne tranche pas massivement avec la conception classique de l’objet que l’on souhaite « augmenter ». La montre ronde et sobre, voilà une belle chose, même LG l’a compris.

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Apple a également compris cela en positionnant son Apple Watch prévue pour 2015 du côté du luxe : matériaux raffinés, bracelets élégants, fonctionnalités haut de gamme sur un outil qui associe clairement la mode à la technologie (il n’y a qu’à voir le choix de la boutique Colette pour faire parader son objet ou les prototypes envoyés à des journalistes spécialistes en horlogerie de luxe). Et pourtant, l’une comme l’autre sont encore de grosses montres, des appareils aux lignes marquées par le design industriel du XXIe siècle, bref, des appareils technologiques avant d’être des objets de parure. Et pourtant, ils se disent véritablement « objets connectés ».

Juste avant la fin de l’année, Withings a pourtant fait ce qui semble être le pas le plus pertinent vers ce que deviendront les objets connectés en 2015. En sortant sa Withings Activité (et l’Activité Pop très bientôt), visible dans les Fnac sous cloche, la marque française a fait une montre qui se différencie de toutes ses concurrente par un point trop évident qu’il en a été maintes fois oublié : c’est une montre. Un bel objet, avec un bracelet en cuir, fabriqué en Suisse par de véritables horlogers, et conçu en France.

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Comme les autres, elle suit vos pas, vous accompagne lors de la natation en comptant vos longueurs, règle automatiquement ses fuseaux horaires et surveille votre sommeil en vous réveillant par de légères vibrations quand vous êtes en sommeil léger autour de l’heure de réveil souhaité. Elle n’a pas l’air de débarquer d’un vaisseau spatial, elle n’est pas une machine à notification dont l’utilité reste à prouver, pas plus qu’on ne vous posera de question sur elle si vous la mettez pour aller au boulot. Au mieux entendrez-vous des « belle montre ! ».

A 390 euros, il ne s’agit bien entendu pas d’un produit de luxe, mais d’un beau cadeau que l’on pourrait se faire et que l’on aurait pas honte de porter. Alors bien sûr, il reste quelques petites déceptions : de profil, la montre a tout de même un embonpoint qui n’est pas classique et qui se sent sur le poignet, les fonctionnalités ne sont pas très nombreuse et il manque peut-être un petit quelque chose qui ferait rêver, une feature qui ferait passer le produit d’excellent à indispensable, qui rassemblerait définitivement le bijou et le futur.

Et pourtant, le produit est sorti et on se dit sans mal qu’il s’agit de l’un des signaux faibles qu’il faudra suivre en 2015. Car ces objets connectés qui semblaient être une catégorie à part entière réservée aux nerds n’ont qu’un chemin à suivre s’ils souhaitent se démocratiser : redevenir des objets. Le champ des possibles est vaste : Athos, qui conçoit des vêtements pour sportifs a déjà pensé à intégrer une solution connectée de surveillance de la performance dans une tenue de sport classique. Pourquoi alors ne pas imaginer le même type de fusion sur d’autres produits ? Des capteurs pour le sommeil directement cousus à l’intérieur de la manche d’un pyjama, transparents pour l’utilisateur qui n’a qu’à connecter son e-pyj en Bluetooth à son smartphone.

Des marques de vêtements qui équiperaient par défaut leurs nouvelles collections de gyroscopes, podomètres et autres détecteurs d’activité dans des coutures spéciales, qui rendraient ces accessoires directement implantés dans le vêtement lavables en machine ? Et pourquoi pas des partenariats, comme il s’en fait parfois dans l’automobile ou la téléphonie de manière plus ou moins heureuse ? Une version de l’Apple Watch par Cartier ou Chanel dans un design particulier aux couleurs de la marque ne serait pas absurde. En 2014, nous avons appris à faire du « connecté » : l’un des défis de 2015, ce sera sûrement de ré-apprendre à concevoir de véritables objets.

 

La Chine à l’assaut

La nouvelle est tombée à la fin de l’année 2014 : sur le marché de la téléphonie, Samsung est en perte de vitesse. Le géant coréen qui a dominé le marché du smartphone pendant de longues années en l’inondant de centaines de produits, du plus bas low-cost au haut de gamme, tire une mine à moitié déconfite en regardant ses perspectives. La faute à qui ? Probablement deux tendances qui se croisent et qui font, chacune à leur manière, des dégâts collatéraux sur une firme comme Samsung. Wired a résumé la première de ces tendances en un titre : les smartphones ne comptent plus. Eh non, les journalistes de la célèbre publication américaine ne sont pas devenus fous : si les smartphones n’ont plus d’intérêt, ce n’est pas qu’ils ne sont pas utilisés, mais au contraire, que nous les utilisons aujourd’hui tellement qu’ils n’ont plus ce petit côté spécial qui rend une technologie magique quand elle est nouvelle. Aujourd’hui, ils sont devenus des outils communs, les plus jeunes entrent dans la téléphonie mobile avec un écran tactile et les plus âgés s’y mettent par la force des choses, les boutiques proposant de moins en moins de téléphones classiques.

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Du coup, pour rester un joueur reconnu dans cette arène, il faut avoir une barre « d’image de marque » bien remplie. C’est pour cela qu’Apple n’a pas le même problème et que ses lancements de produits sont toujours des événements. Peu d’autres constructeurs ont cette aura, légitime ou pas, et sûrement pas Samsung qui a toujours tenté de jouer sur le même terrain que son concurrent américain sans toujours y parvenir. Chercher une image élitiste et développer en parallèle un marché de masse, avec des déclinaisons de déclinaisons de modèles qui se suivent et se ressemblent tous les mois est une opération risquée. La poussée vers les matériaux premium est enfin arrivée avec le Galaxy Alpha en alliage d’aluminium, qui ne s’est pas aussi bien vendu que le géant l’aurait souhaité.

On parle aujourd’hui d’une réduction du catalogue Samsung qui pourrait aller jusqu’à 30 % de modèles en moins en 2015. Le bateau commence à prendre l’eau, le capitaine a ordonné aux moussaillons de colmater les fuites. Qu’on ne s’inquiète pas pour autant, le colosse coréen n’est pas ébranlé : il vivra et continuera à sortir des Galaxy S pendant de longues années. Du moins jusqu’à ce que son véritable ennemi, plus encore que l’humeur des consommateurs, le submerge. Et ce sont les constructeurs chinois, bien décidés à faire la peau à leurs voisins.

Je me souviens encore que nous en parlions avec Ulrich au MWC 2012 : la Chine veut s’installer durablement sur le marché de la téléphonie mobile et elle y met les moyens. À l’époque, Huawei semblait avoir acheté l’intégralité du salon tant la marque se trouvait absolument partout. Symbole de sa puissance de frappe : son smartphone du moment avait servi à construire une statue en forme de cheval ailé. Deux ans après, le marché a énormément évolué et les constructeurs chinois se sont confortablement installés, usant de tas de stratégies différentes pour conquérir les précieux marchés européens et américains. Wiko a joué une belle carte dans l’Hexagone en jouant sur le Made in France alors à la mode, qui a toujours été, pour eux, un Made in China bien camouflé. Baladez-vous chez les revendeurs de smartphones tentez d’entendre ce que veulent les ados comme premier appareil :

« – C’est celui-là que tu veux ? C’est lui qu’ils ont tes copains au collège ?

– Oui, c’est lui !

– Et ça se prononce comment ? Viko ? Ouiko ? »

Wiko, c’est le nouveau cool dans les cour de récré françaises. Quand un constructeur comme lui met au service de sa force de fabrication ultra low-cost une communication bien rodée, eh bien cela fonctionne. Pas que des produits qui coûtent 99 euros neufs soient équivalents à votre iPhone 6, loin de là, mais ils suffisent pour un grand nombre d’utilisateurs.

Et si ce n’est pas suffisant, plus encore qu’un géant coréen, un géant chinois peut submerger le marché s’il le souhaite, conquérir des marchés émergents avec des appareils dédiés, se positionner sur toutes les gammes dans des pays où la différence des niveaux de vie l’exige… et taper très fort sur le haut de gamme.

C’est sur ce dernier point que ces géants venus de Chine ont fait le plus de mal aux fers de lance des mammouths de la téléphonie. Oppo, OnePlus, Huawei, ZTE… les constructeurs récents ou anciens se sont mis en tête de vendre des produits haut de gamme à prix milieu de gamme, voire entrée de gamme. Et là où, il y a encore quelques années, certains appareils qui se prétendaient rivaux avaient des lacunes incroyables, notamment à cause de composants comme le processeur qui restaient des produits peu concurrentiels, aujourd’hui, les fiches techniques de ces appareils ressemblent à celles de leurs cibles que l’on trouve chez Samsung, HTC ou Sony. Pourquoi payer plus pour la même chose quand le smartphone est devenu un objet si banal ? Des composants plus robustes ? Un meilleur SAV ? La volonté de ne pas devenir l’instrument des services secrets chinois ? Ces arguments ne tiennent plus face à ceux de la performance réelle et du porte-monnaie.

Il y a peu de chances que 2015 voie cette tendance s’inverser : bien au contraire, il y a fort à parier que tous les constructeurs qui ne se placent pas dans l’ultra premium ou qui ne s’alignent pas sur la force de frappe des entreprises chinoises n’arrivent pas à retrouver une belle courbe de croissance. Des empires présumés immuables chancellent, de jeunes fougueux surgissent : c’est bien là le mouvement d’un marché tourné vers l’innovation et la démocratisation de la technologie. Pour le mieux ? L’avenir le dira.

 

Rassembler pour mieux régner

Et malgré la banalisation du smartphone, l’écosystème n’a jamais été aussi poussé et mis en avant que ces derniers mois. Cette notion qui était plutôt vague il y a encore quelques années, quand la technologie ne permettait pas de véritablement associer des produits pour en tirer de nouvelles choses, prend tout son sens en ce moment. Même les gamins le savent : interrogez vos petits cousins, ont-ils choisi la Xbox One pour Noël parce qu’elle était meilleure ? Non, parce qu’il y avait les copains dessus. Ce faisant, ils ont tendu une première main à l’univers Microsoft qui tente de conserver à tout prix son contrôle du salon face à des concurrents (Apple TV, Chromecast) toujours plus pertinents.

Windows 8 a fait le pari vivement critiqué et peut-être pas très bien mené d’associer les systèmes d’exploitation tactiles et de bureau. Avec Windows 10 qui approche et les ponts entre Windows Phone, Xbox et le futur système d’exploitation, nul doute que l’on tirera partie au mieux d’un objet au moment de l’ajouter à un tout.

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Apple a fait la même chose avec Yosemite et iOS 8 après tout : vous pouvez maintenant glisser des fichiers via AirDrop depuis votre iPhone jusqu’à votre Mac tout comme vous pouvez répondre à un appel sur votre Mac quand celui-ci est connecté à votre iPhone. Tous les messages sont synchronisés sur tous vos appareils. Encore mieux : une page ouverte sur Safari peut se retrouver sur votre iPhone directement après le déverrouillage. Apple a bien compris, malgré ce que les fans les plus nostalgiques craignent, qu’un système d’exploitation ne peut pas servir tous les usages de tous les produits : au lieu de cela, la solution est de renforcer les ponts entre les appareils. Et ça marche.

C’est pour cette raison aussi que les constructeurs qui misent sur Android sont dans une situation un peu délicate. Pour créer leur univers relié, ils doivent se greffer à Google et la plupart du temps, tenter de convaincre les utilisateurs de s’inscrire à des comptes et services parallèles, en plus de leur compte Google. Une tâche difficile quand on sait combien le client n’a pas envie de s’embêter avec des tas de configurations et des dizaines de portails différents. Et pourtant, la case semble être inévitable.

Dans ce ballet, Google pourrait sortir vainqueur, lui qui a réussi à s’édifier comme la Suisse des synergies, présent partout, de la télévision à l’ordinateur, en passant par le smartphone et la voiture. Là où le géant a été malin ces dix dernières années, c’est que faute de système d’exploitation de bureau massivement utilisé, il a construit ses services autour d’Internet en contrôlant tous les points d’accès : mail, navigateur, moteur de recherche. Quand bien même les Chromebooks ne fonctionneraient jamais, Google aura phagocyté suffisamment de portions des autres systèmes et suffisamment de constructeurs qu’il aura, lui aussi, le champ libre pour bâtir ses ponts.

Créer un lien fort entre des appareils, c’est toujours, en effet secondaire, une manière d’exclure. Faire plus de choses, plus simplement, mais avoir moins de choix une fois le premier doigt mis dans l’engrenage. Les exemples de cette tendance déjà forte seront sûrement nombreux en 2015 car les constructeurs ont tout à gagner à jouer complètement cette carte. On change de smartphone ou d’ordinateur rapidement, mais changer en plus de télé, de voiture et de système domotique, cela commence à faire lourd pour un budget normal.

Toujours plus alors devrons-nous considérer le produit en lui-même et ses possibilités étendues une fois intégré dans son techno-système. D’année en année, le smartphone cesse d’être le coffre au trésor pour devenir la clef qui permet de l’ouvrir.