Longtemps considéré comme l’un des jeunes talents les plus prometteurs de la tech à l’époque où il travaillait pour Google, Hugo Barra a vu sa côte chuter depuis son passage éclair chez Xiaomi. Désormais vice-président de la réalité virtuelle chez Facebook, le trentenaire brésilien entend prouver que cette technologie a un avenir… et lui avec.

« Normalement, les gens vraiment intelligents sont très ennuyeux, mais lui, il a du flair ». Le compliment, qui vise Hugo Barra, est signé de Robin Chan, une amie de longue date rencontrée au lendemain de ses études universitaires.

Du flair, le Brésilien originaire de Belo Horizonte, une ville située à plus de 600 kilomètres de la capitale, n’en manque pas, comme le prouvent ses passages successifs chez Google, Xiaomi ou Facebook. Trois entreprises de la tech parmi les plus réputées, même si leur image a récemment été écornée, à l’instar de celle du quarantenaire, qui a longtemps été considéré comme un prodige du milieu.

Initialement bien parti pour se contenter de ses études universitaires paisibles d’ingénieur dans sa région natale, Hugo Barra décide finalement de tenter sa chance au Media Lab du prestigieux MIT, sur la côte Est des États-Unis. Une envie tardive, qu’il doit à la découverte de cette filière combinant ses deux passions (l’ingénierie et le design) par un ami, en pleine partie de tennis. Après une longue année de préparation, Hugo Barra parvient à intégrer le Media Lab.

Du MIT, Hugo se barra

Au MIT, le jeune Brésilien ne se fait pas seulement remarquer pour son management à la tête de sa promotion. Il fait aussi la une du journal de l’université au lendemain d’une soirée de fin d’études très alcoolisée, qui voit la police débarquer sur le campus… et Hugo Barra tenter de prendre la fuite à bord d’une voiture avant de se faire arrêter.

La reconnaissance vocale le fascine de longue date : dès l’an 2000, il crée, avec des amis, Lobby, une entreprise dédiée à cette technologie encore méconnue et principalement utilisée dans le milieu militaire. Lobby7. Elle ne tarde pas à être rachetée par Nuance, le groupe leader dans ce domaine émergent. Hugo Barra lui permet d’asseoir sa position en embrassant le virage du mobile, tout en développant ses propres compétences dans le marketing.

C’est ce savoir-faire convoité qui lui permettra d’attirer l’œil de Google et d’être recruté par le géant de Mountain View en mars 2008. Direction Londres, où il travaille, à seulement 32 ans, en tant que responsable des produits mobiles du géant de Mountain View. Il s’y construit une réputation en œuvrant à la transposition des services les plus populaires de la firme (Gmail, Maps…) sur smartphone. Des services qui font aujourd’hui partie intégrante de notre quotidien, mais dont l’avenir mobile était loin d’être assuré à l’époque.

De l’essor de la reconnaissance vocale à l’échec de Buzz

Après deux années passées au Royaume-Uni, il retraverse l’Atlantique. Son retour aux États-Unis l’amène cette fois sur la côte ouest, à Mountain View, au cœur de Google, où il travaille en tant que responsable produit pour Android. Un rôle qui l’amène à devenir une figure publique du géant, lui qui intervient entre autres à chaque conférence Google I/O pour présenter (notamment) des Nexus.

Là encore, la méthode Hugo Barra — capable d’organiser des rendez-vous hebdomadaires avec les différentes branches de l’entreprise comme d’obtenir une grande productivité de son équipe de seulement 5 personnes — aboutit à des avancées majeures en matière de reconnaissance vocale, comme à des évolutions importantes de l’OS, à l’instar de Jelly Bean. En 2011, Hugo Barra peut se targuer de figurer à la 23e place du classement Wired des 100 personnalités les plus influentes de la tech.

Malgré son succès durable, l’ingénieur n’échappe pas à quelques couacs. Le plus mémorable reste Google Buzz, un service dont Hugo Barra assurait la promotion au Brésil. En permettant de visualiser les contacts les plus proches/populaires des utilisateurs de Gmail grâce à des graphiques, l’outil a provoqué nombre de soucis conjugaux chez des couples qui découvraient que leur moitié restait en contact très proche avec un(e) ou des ex. Face au tollé, Buzz n’a pas tardé à disparaître.

Xiaomi, un défi relevé (mais inachevé)

Fin août 2013, le monde de la tech est en ébullition après l’annonce surprise de son départ chez Xiaomi, le fabricant chinois de smartphone alors en pleine ascension, pour prendre la vice-présidence de se branche internationale. Cette annonce marque un véritable coup d’éclat pour la marque fondée par le milliardaire Lei Jun, fier de prouver qu’il est capable de débaucher l’un des grands noms d’un géant comme Google. Hugo Barra, lui, n’a pas pu résister à ce défi, qu’il assimile au « lancement d’une nouvelle entreprise ».

Son objectif est clair : poursuivre l’essor de Xiaomi, plébiscité en Chine, à l’international, en conquérant un marché aussi large que varié. Il ne s’en cache pas : « Nous visons les techies jeunes dans leur tête — les personnes qui apprécient la technologie, les gadgets, les bonnes performances, qui aiment personnaliser, dérégler, optimiser, etc. […] Nous sommes persuadés qu’en les séduisant, ils deviendront les ambassadeurs de notre marque, tant qu’on ne les déçoit pas. […] C’est ce que nous devons faire, et c’est exactement ce que nous avons fait en Chine. »

Son expatriation en Chine est l’occasion de vanter au quotidien les spécificités locales. Des spécialités culinaires aux techniques de management atypiques de l’entreprise qui entend détrôner Apple, Hugo Barra devient un VRP à double casquette, à grand renfort de photos sur Facebook. Chez Xiaomi, cet amateur de squash et de salsa admire surtout l’influence que peuvent avoir les fidèles de la marque présents sur ses forums : « Une suggestion est prise en compte par un gestionnaire de produit en seulement quelques heures. Il suffit d’attendre encore un peu plus pour qu’elle se retrouve sur le bureau d’un ingénieur. Et s’il trouve que c’est une bonne idée, elle peut se retrouver dans le planning de la semaine suivante. »

La réalité virtuelle, un nouveau pari

Mais malgré l’enthousiasme apparent d’Hugo Barra, son aventure chinoise tourne court : en janvier 2017, il surprend de nouveau le monde de la tech en annonçant son retour en Californie. Cette fois, en revanche, son départ n’a rien d’aussi inattendu : les smartphones de Xiaomi ne sont toujours pas en vente aux États-Unis et les ventes déçoivent même en Chine, face à une compétition nommée Huawei ou Oppo. Loin de s’étendre comme prévu, le fabricant s’est même retiré de deux marchés internationaux en 2016 : Singapour… et le Brésil, terre natale d’Hugo Barra.

L’ingénieur justifie sa décision, dans un long message Facebook (approuvé par Bin Lin, cofondateur de Xiaomi), par des raisons personnelles : « Au cours des dernières années, j’ai réalisé que vivre dans un environnement aussi atypique a eu un impact colossal sur ma vie et ma santé. Mes amis, ce que je considère comme mon chez-moi et ma vie se trouvent dans la Silicon Valley, qui est aussi bien plus proche de ma famille. En constatant ce que j’ai laissé derrière moi ces derniers temps, il m’apparaît clairement que le temps est venu de rentrer. »

S’il affirme ne pas avoir d’autre opportunité en perspective, son recrutement imminent au sein de Facebook ne tarde pas à s’ébruiter. L’ingénieur rejoint de le réseau social au poste de vice-président de sa division consacrée à la réalité virtuelle. Un poste qu’il occupe aujourd’hui depuis tout juste un an, et qui représente, à ce jour, son plus grand défi.

Hugo Barra saura-t-il prouver que la réalité virtuelle — qui doit selon lui reposer sur des casques sans fil, comme celui développé par Xiaomi pour son nouvel employeur — a un avenir en séduisant 1 milliard d’utilisateurs comme le souhaite Facebook, malgré le manque de succès commercial des premiers modèles ? Le destin d’un entrepreneur et d’une technologie auront rarement été aussi liés.