Ce qui s’est passé cette semaine est horrible, ce massacre perpétré au cœur de la capitale tunisienne… Bien entendu, c’est un pur hasard que ce dossier soit publié aujourd’hui. En effet, je me suis rendu à la Droidcon Tunisie il y a dix jours, FrAndroid était partenaire média de l’événement. Une quatrième édition de l’événement dédiée aux développeurs, qui a réuni plus de 1000 participants. C’est bien plus que l’édition parisienne, pourtant la Tunisie est un petit pays sur le continent africain. Comment expliquer un tel engouement ? Voici le récit de mon voyage et de la discussion que j’ai eue avec Taher Mestiri.

Droidcon Tunisie

Droidcon Tunisie

Fatigué, je pense que le mot décrit assez bien mon état. Je viens d’enchaîner cinq jours de Mobile World Congress, me voilà dans l’avion direction Tunis, capitale de la Tunisie. L’événement se déroule à Hammamet, à une heure de route. Avant de débuter le récit de mes aventures à la Droidcon, posons le décor.

 

La Révolution de jasmin

Le monde entier a regardé l’histoire se dérouler : en 2011, une nouvelle ère dans l’histoire de la Tunisie a commencé avec un seul acte de défiance par un jeune vendeur du nom de Mohamed Bouazizi. Mohamed était frustré, comme de nombreux travailleurs, entreprises et entrepreneurs. Il se sentait freiné par une tradition de corruption rampante et le mépris des dirigeants politiques plus intéressés à s’enrichir qu’à servir leur peuple. Son seul acte de désespoir est devenu le premier chapitre de l’histoire de l’autodétermination d’une nation.

Des milliers de personnes sont descendus dans les rues, pour lutter contre la tyrannie d’un gouvernement qui a craché sur la dignité de son peuple. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas oublier que les racines de ce bouleversement politique extraordinaire étaient sur basées sur la liberté. Les demandes de Mohamed Bouazizi étaient simples : la possibilité de bien gagner sa vie, la liberté de démarrer une entreprise et la nécessité de mettre de la nourriture sur la table pour sa famille. Depuis les jours de la révolution, la Tunisie a connu une transition historique de la dictature à la démocratie, soutenue par un engagement ferme à l’inclusivité, le consensus et le pluralisme politique.

Malheureusement, la Tunisie se trouve dans une région sensible, elle est pourtant l’exemple intolérable aux tenants de ce totalitarisme sanguinaire qu’est le djihadisme.

 

 

Taher Mestiri, l’organisateur engagé

Taher, dont nous avions fait l’interview il y a quelques années, est un geek depuis l’âge de 10 ans, « développeur » avant même le cursus universitaire. Il a décidé de réaliser un « management entrepreneurial », et a commencé sa vie professionnelle avant la fin de ses études, pour emmagasiner le maximum d’expérience.

Taher Mestiri

Taher Mestiri

Il a ensuite enchaîné les jobs, tout d’abord dans un groupe industriel dans le vêtement, puis en tant que « Directeur d’usine » dans un groupe français, et ensuite « Directeur logistique et informatique ». Et enfin, « Directeur des opérations » dans un groupe touristique.

Après la révolution, il a créé sa première start-up « IT Grapes », le nom de sa boite décrit « plusieurs modules inter-connectés dans une grappe de raisin », et a ensuite créée une première spin-off, valorisée à 1 million de dollars, « Hadrum », et une seconde spin-off : Ultimium.com, un autre projet de télé-monitoring en cours de lever de fonds. Sans oublier sa présence dans de nombreuses initiatives, dont ALECSO et ACO.

C’est également le fondateur de  Tunandroid.com en 2009, un site informationnel dédié à Android. L’histoire a commencé là.

 

Du virtuel à la vie réelle

Rapidement, avant même la révolution, la communauté autour de Tunandroid a pris du poids, petit à petit,« nous avons fait des organisations dans toutes les universités (…) nous voulions le plus tôt possible, rejoindre la révolution Android ».

Lors du premier anniversaire de Tunandroid, Taher décide de créer le premier événement spécial Android en Tunisie, une édition avec cinq speakers de renom, dont Ricardo Cerqueira (Cyanogen). L’événement a regroupé 350 personnes.

En contact avec Droidcon Berlin, Taher s’est simplement dit « pourquoi pas Droidcon en Tunisie ? ». Quelques mois plus tard naissait la Droidcon Tunisia, avec 450 participants sur la première édition à la Cité des Sciences à Tunis. Le seul et unique Droidcon sur le continent africain. La salle s’est avérée trop petite pour continuer à grossir, pour la troisième édition, Taher et son équipe ont pris la décision d’organiser la conférence dans le complexe « Médina » à Hammamet. « Lors de l’édition 2014, nous avons eu 700 participants, cette année, près de 1000 participants ». Pour 2016, Taher veut voir « encore plus grand ».

Alex Danvy, Microsoft

Alex Danvy, Microsoft

« L’engouement, il est là », les gens suivent la technologie et veulent se distinguer. D’ailleurs, les équipes tunisiennes ont « prouvé leur capacité de développement » au Mobile World Congress. C’est une équipe tunisienne NewGen de l’école ESPRIT qui a remporté le hackaton organisé aux abords du salon de Barcelone.

Mario Viviani

Mario Viviani, Google Developer Expert

Poussé et encouragé par la révolution, il fait partie des Tunisiens qui ont cru dès le début à la transition démocratique. Après la révolution « y’avait bien plus de liberté, bien plus de liberté d’expression », le contrepoids de la société et des médias s’est développé, les choses ont été rapidement dans le bon sens.

Grâce à cette liberté d’expression, la discussion a été d' »égale à égale », entre la société civile et les acteurs professionnels ». Il était enfin possible de discuter avec le gouvernement, d’essayer d’être une « force de proposition ».

La Droidcon : une force de proposition

Taher a compris que la Droidcon pouvait être une force de proposition, car une vraie bulle médiatique s’est créée autour de l’événement. Il s’est donc attaqué à un premier dossier sensible : la possibilité pour les entrepreneurs, les entreprises et les développeurs de posséder une carte bancaire internationale. Effectivement, les Tunisiens pouvaient très difficilement obtenir une carte de paiement internationale (VISA, MasterCard), il était donc impossible d’entreprendre. Impossible d’ouvrir un compte développeur sur le Play Store, et donc de pouvoir soumettre une application mobile. Impossible d’acheter du matériel à l’étranger.

Grâce à l’engouement autour de l’événement, le gouvernement a adhéré à cette initiative. Après la Droidcon 2014, de nombreuses réunions ont eu lieu, entre trois partis (secteur pro, public et société civile). Et finalement, les choses ont avancé : il était possible d’obtenir une carte de paiement internationale, simplement, pour tout le monde, sans autorisations et de documents. Vous imaginez qu’à travers les nouvelles technologies, Taher a réussi à débloquer un frein au développement économique de tout un pays. En quelques semaines, les discussions ont été traduites en projet de loi (circulaire), et ont entrainé un changement dans la réglementation pour mettre à disposition à une large population cet accès à la carte bancaire internationale.

Cette année, Taher s’est attaqué à un autre sujet, le  processus d’importation des composants électroniques. Effectivement, en France, en Europe, en Asie et en Amérique, il est facile d’importer des composants électroniques. Un smartphone, une tablette, un kit de développement… Tout ce qui peut être utile aux développeurs et intégrateurs, mais aussi aux bidouilleurs. J’ai été sidéré d’apprendre que le délai pour recevoir un produit commandé à l’international était long, et même très long. Aujourd’hui, pour un ingénieur en Europe, le délai moyen pour commander du matériel est rarement supérieur à 48 heures. En Tunisie, il faut 96 heures (4 jours) à un produit pour arriver, le produit est ensuite bloqué à la douane – ce qui peut prendre plusieurs jours – et il doit ensuite être certifié au sein d’organismes dédiés. En effet, la Tunisie ne certifie pas une technologie (comme le WiFi IEEE 802.11ac, le Bluetooth 4.1, la 4G LTE), elle certifie (tous) les produits.

(…) les chances ne sont pas égales entre un développeur en Tunisie, et un développeur à l’étranger.

Tout cela signifie quelque chose de très simple : les chances ne sont pas égales entre un développeur en Tunisie, et un développeur à l’étranger.

Taher devant le Gouvernement tunisien

Taher devant le Gouvernement tunisien

Lors de l’édition qui a eu lieu la semaine dernière, Taher a donc profité d’un débat avec le gouvernement pour évoquer ce problème qui touche tous les ingénieurs, développeurs et entrepreneurs tunisiens. L’objectif est de pouvoir lancer un projet de discussion triparti, en vue d’essayer de mettre en place un projet de réglementation pour la R&D.

Comment expliquer le fait que la Tunisie soit un contre-modèle au sein de cette région ? Car l’actualité me fait dire que les Arabes n’ont le choix qu’entre deux modes de gouvernement : la dictature militaire ou la tyrannie islamiste. Pour Taher, « le plus gros atout pour la Tunisie, c’était de ne pas avoir de ressources énergétiques (…) là où ça existe, il y a beaucoup de problèmes« . La Tunisie a donc investi dans les ressources humaines, et continue de le faire : « c’était la meilleure chance ». Le résultat est là, le taux d’éducation est un des plus élevés d’Afrique.

Après la révolution, la Tunisie a investi la majorité de son budget dans l’éducation, la révolution a eu lieu, le chemin démocratique a été plus évident, le peuple tunisien a eu la chance et la conscience d’établir des règles cachées, « des lignes rouges » pour protéger le processus démocratique et pour protéger la révolution, « ce qui a permis à la Tunisie de devenir ce qu’elle est« . Ce pays au coeur d’une zone qui bouillonne a réussi à développer une conscience politique.

« On est bien parti pour un nouveau départ avec une des meilleures constitutions au monde, une protection des droits fondamentaux, un des premiers pays qui a reconnu le droit des femmes, l’égalité des chances ce n’est pas un concept, c’est une réalité (…) la liberté d’expression existait depuis longtemps ». Cette liberté de croire dans ce que l’on veut, tout en étant un pays où Islam a sa place, car la liberté de croyance est un droit fondamental en Tunisie.  Un pays « où l’armée a toujours joué un rôle protecteur sans avoir eu besoin de prendre le contrôle« , même si elle en a eu l’occasion. « Ils ont bien géré leur rôle durant la révolution avec beaucoup de fierté que je salue (…) ils ont protégé la population et le processus démocratique, et ils se sont protégés eux même en restant loin des processus démocratiques et en restant loin des dangers présents dans la zone ».

Bien entendu, les dangers sont présents en Tunisie, c’est un peuple qui connait ses limites. « L’exception ne fait pas la règle » ce qui peut être médiatisé est une minorité qui ne peut pas généraliser ce qu’est la Tunisie, un pays qui a accueilli « toutes les cultures (…) toutes les les civilisations » avec 3000 ans d’Histoire.

Un des passages les premiers importants de cette édition 2015 de la Droidcon, c’était l’ouverture, par Noomane Fehri – ministre des Nouvelles Technologies. Avec le démarrage de la transition démocratique, le ministre a réagit « il était là (…) il a enlevé sa cravate et a lancé une offre d’emploi sur Twitter ». Un geste fort.

Noomane Fehri, ministre tunisien des Nouvelles Technologies

Noomane Fehri, ministre tunisien des Nouvelles Technologies

Taher est très confiant dans l’avenir de la Tunisie, pourtant c’est un pays qui est au croisement des intérêts dans la zone, « un pays pauvre en ressources (…) qui devrait être laissé tranquille » pour se développer, pour investir dans la création de valeurs. Un pays où la société civile a des responsabilités, et un rôle à jouer. Les médias sont libres de « parler  de tout » et sont solidaires entre eux, un atout qui va permettre au gouvernement de donner au peuple et à la société civile le poids pour maintenir stable et développer son pays.

 

Android va au-delà de l’OS mobile

« Dès le départ j’ai cru dans le potentiel d’Android » me dit Taher, au fil des années « on voit qu’Android a pris une place de choix, une part de marché exceptionnelle« . « Droidcon ne parle pas que d’Android (…) on ne peut plus parler que d’Android », c’est aussi le cloud, l’Internet des objets, mais aussi le « cross plateforme ».  Taher reste ouvert, « car en Tunisie nous avons des développeurs pas seulement sur Android ». Il existe des dizaines d’écoles d’ingénieurs, la Tunisie a la chance d’avoir des universités dans presque chaque grande ville, des écoles et des instituts également.

En Tunisie, beaucoup d’entreprises ont bien compris le potentiel, de nombreuses agences se sont spécialisées dans l’émigration. Taher se veut rassurant ; « ça ne veut pas dire qu’ils vont rester indéfiniment ». Pour lui, la mobilité de la matière grise, c’est un problème partout, même dans les entreprises. « On essaye d’ouvrir la Tunisie à l’étranger, tout en essayant de gagner sa vie en étant en Tunisie ».

Un datacenter Tier III offre une disponibilité de 99.98 %. Ces Datacentres ne sont pas à l’abri de coupures en cas d’incidents importants sur les différents composants de l’infrastructure. Tier IV, il s’agit du plus haut niveau de garantie qu’un datacenter puisse offrir avec une disponibilité de 99.99 %, ainsi qu’une capacité de pallier les pires scénarios d’incidents techniques sans jamais interrompre la disponibilité des serveurs en place.

La Tunisie compte déjà de nombreuses success-stories, avec beaucoup d’exports de services en Europe et en Afrique,  dans la sécurisation du domaine de l’IT,  les plateformes de paiement, mais aussi des data-centers Tier III+ (pas de Tier 4 car la production est monopolisée par l’État, pour le moment). La Tunisie possède une excellente connectivité, avec une bonne bande passante nationale, ainsi que « 7 ou 8 câbles » qui relient l’Afrique à l’Europe , c’est effectivement un point de relais important.

 

Les ambitions du peuple tunisien

Pour la Droidcon 2016, Taher prévoit un streaming live avec une plus grande capacité d’accueil. Il a également un objectif de taille : la baisse des prix de la consommation Internet, pour donner accès à Internet au plus grand nombre, « même prix, avec le doublement des débits, minimum 4 Mbit en débit descendant dans tout le pays » ainsi que l’accélération de l’installation de la fibre optique.

Zayen Chagra & Nader Rahman, Esprit

Zayen Chagra & Nader Rahman, Esprit

Quant à Tunandroid, il veut en faire une plateforme de référence pour les développeurs tunisiens et aimerait aussi lancer des débats quotidiens vidéos, où FrAndroid participera.

Ce que la Tunisie m’a fait comprendre, à travers tous les échanges que j’ai eus, c’est qu’une démocratie stable et fonctionnelle est un squelette fondamental d’une économie forte et une société saine. Cependant, ce changement politique n’est que le début, la Tunisie a besoin de notre solidarité. La communauté internationale doit aider la Tunisie dans sa guerre contre le terrorisme. La Tunisie a besoin d’une réforme économique. L’essentiel est de répondre aux ambitions du peuple tunisien. C’est ce que j’ai vu, un peuple fier, riche, libre et ambitieux.

L’année prochaine,  je serai à la Droidcon 2016 pour voir comment ce pays continue d’avancer et de se développer.