En 1994, le Maroc installait la norme GSM sur son territoire, principalement pour satisfaire les diplomates qui participaient à la création de l’OMC à Marrakech. Ce déploiement a permis au pays d’établir les bases de son marché des télécoms et de se positionner à l’avant-garde de la technologie en Afrique. Récit d’une histoire atypique.

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Je suis né et j’ai grandi au Maroc. Et si j’en crois la plupart des personnes que j’ai rencontrées en France, ce pays semble surtout connu pour ses chaudes températures et sa délicieuse gastronomie. Souffrant d’un patriotisme un peu trop zélé, je profite souvent de ces discussions pour vanter toutes les qualités de ma terre natale — celles-ci sont malheureusement ternies par une longue liste d’énormes lacunes dans plusieurs secteurs.

Mais je dois avouer qu’il ne m’est jamais venu à l’esprit de mettre en avant la relative avancée technologique marocaine. Certes, il est loin le temps où l’on me demandait si j’allais à l’école à dos de chameau (véridique), mais j’ai l’impression que le royaume chérifien souffre toujours de l’image péjorative d’un pays arriéré. Une caricature que j’ai peut-être moi-même inconsciemment prise pour vérité.

Pourtant, sans être à la pointe ultime de la technologie, le Maroc a tout de même son petit lot de projets qui le positionnent légèrement devant les autres pays africains en termes de modernisation. Il sera, entre autres, le premier État du continent à bénéficier d’une ligne de TGV, prévue pour 2018. En outre, le projet gargantuesque Noor 1 à Ouarzazate, fait de lui le fer-de-lance de l’énergie solaire. Quant à la grande Mosquée Hassan II, inaugurée en 1993, elle bénéficie d’un toit ouvrant qui lui donne un air « high-tech » si l’on en croit mes amis de Casablanca.

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Les plus fervents admirateurs du royaume diront sans doute que ces belles initiatives sont dues au goût prononcé des Marocains pour l’innovation. Loin de moi l’envie de contredire leur croyance, mais je pense que l’on peut trouver une explication plus rationnelle. En effet, il y a plus de vingt ans, l’introduction de la norme GSM au Maroc marquait un grand pas dans la modernisation du pays et le préparait idéalement aux évolutions de la téléphonie mobile à venir. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette implantation a été motivée par une raison assez originale. L’État voulait simplement accommoder les participants au GATT. Pour rappel, les signatures de ce traité ont été clôturées à Marrakech en 1994 et ont permis de créer l’Organisation mondiale du Commerce (OMC).

Une histoire atypique que j’aimerais vous conter. Mais pour cela, il faut revenir quelques années en arrière.

Quatre ans pour un téléphone fixe

Nous sommes en 1986. Après avoir fait ses études et rencontré ma mère en Europe, mon père revient au Maroc pour s’y installer avec sa fiancée. Ma mère me raconte alors que pour appeler ses parents, en Belgique, elle devait se rendre à la Poste, car les téléphones fixes étaient encore bien rares dans les foyers — alors qu’en Europe on peut estimer qu’ils se sont démocratisés dans les années 50.

D’ailleurs, d’après plusieurs sources — qui ont préféré rester anonymes —, pour avoir le droit d’utiliser un téléphone filaire dans sa maison, il fallait faire preuve d’une grande patience. En effet, l’autorisation mettait environ quatre ans à être délivrée. Mes contacts m’expliquent ainsi que si l’on faisait une requête en 1988, on devait attendre jusqu’à 1992 pour obtenir la permission tant convoitée.

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Pourquoi un délai aussi long ? Tout simplement parce qu’une enquête policière était menée sur le demandeur de téléphone fixe afin, sûrement, de s’assurer qu’il ne fréquentait pas d’éventuels mouvements révolutionnaires. Il faut dire qu’après deux tentatives de coup d’État ratées dans les années 70, les autorités étaient toujours sur le qui-vive. Ce climat de méfiance et les lenteurs inhérentes à l’administration marocaine expliqueraient ainsi ce temps d’attente particulièrement étendu.

À cette époque, on est donc encore bien loin d’imaginer que le Maroc réfléchit au développement de la téléphonie mobile.

L’installation du GSM

En termes de télécommunication, le Maroc était certes bien en retard jusqu’à la fin des années 80. Mais concernant l’adoption de la norme GSM (Global System for Mobile Communications), l’État maghrébin a fait preuve d’une étonnante précocité et n’était presque pas en retard par rapport à l’Europe.

Rappelons que la standardisation du GSM a débuté en Europe dans les années 80. En France, il a commencé à se démocratiser en 1992 avec le lancement du réseau Itineris par France Telecom, soutenu par de grandes marques telles que Nokia. Il était alors opposé à la rude concurrence du Bi-Bop, mais profitait d’une bien meilleure portée.

En 1993, on annonce déjà l’arrivée au Maroc du premier téléphone GSM prévu pour l’année suivante. Une date qui ne doit rien au hasard. En effet, l’installation de la norme GSM dans le pays se prépare activement pour garantir les meilleures conditions au bon déroulement du traité de Marrakech, en avril 1994, visant à mettre en place l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), qui a débouché sur la création de l’OMC.

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Tous les diplomates occidentaux utilisent un téléphone GSM et il faut donc absolument s’adapter. D’autant plus que le Maroc a toujours été très orienté vers le Vieux Continent — à l’époque, il lui semblait plus attirant économiquement que l’Afrique. D’ailleurs, le royaume a même candidaté pour rejoindre la CEE, ancêtre de l’Union européenne, aussi incongru que cela puisse paraître.

Il était donc évident qu’il fallait développer une cohésion technologique en termes de télécommunication. Or, les rares téléphones portables qui existaient au Maroc reposaient jusqu’ici sur le réseau NMT (Nordic Mobile Telephone) à 450 MHz d’Ericsson et pesaient jusqu’à deux kilos. Le GSM, à 900 MHz, permettait de commercialiser des terminaux plus légers, pratiques et moins chers, disposant d’une bien meilleure portée.

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Un marché en pleine croissance

En 1994, le nombre d’utilisateurs se limite à quelques milliers seulement au Maroc et la clientèle visée est professionnelle et/ou aisée. Mais cette étape marquante a suffi à vraiment faire basculer le pays dans l’ère des télécommunications sans fil. Après ce tournant, le marché se développe assez rapidement, notamment avec la création en 1999 des opérateurs Maroc Télécom et Méditel.

Au début des années 2000, je me rappelle qu’un très grand nombre d’adultes semblaient posséder un téléphone portable. Les modèles dont les publicités étaient diffusées sur les chaînes françaises se retrouvaient également dans les rayons des revendeurs marocains — pas toujours légalement.

En 2007, Apple dévoilait l’iPhone et toutes les transformations des usages qu’il a engendrées se sont également fait ressentir au Maroc, où il est sorti quelques mois après la France. Les réseaux 3G et 4G se sont également rapidement développés.

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Aujourd’hui, le marché des télécoms est très dynamique au Maroc. On peut mentionner à cet égard l’arrivée du français Orange qui remplace Méditel. Les enjeux sont de taille comme le prouve la récente polémique qui a agité le pays après le blocage des appels VoIP (WhatsApp, Viber…etc) pour favoriser les opérateurs nationaux face à la concurrence des services gratuits. À noter que ledit blocage a été levé il y a peu.

Sans les accords de Marrakech, qui sait combien de temps aurions-nous dû attendre pour voir le développement de ce secteur ? Il a fallu ce coup d’accélérateur pour voir le Maroc s’adapter aux évolutions technologies de l’époque. Sans cet événement datant d’il y a plus de 20 ans, je ne pense pas que le royaume aurait pu prétendre au titre de leader régional qu’il convoite tant aujourd’hui sur le plan économique et technologique.

Crédit photo à la Une : Mausolée de Mohammed V, Rabat — Fabos 1/4/05