Les acquisitions s’accumulent, à une vitesse jamais observée dans secteur jusqu’à maintenant. Patrick Drahi, à travers Altice, a absorbé SFR, Portugal Telecom et Suddenlink. Enfin, c’est désormais Bouygues Telecom qui est dans le viseur de l’homme d’affaires. Avec plus de 10 milliards d’euros proposés à Bouygues Telecom, comment Patrick Drahi est arrivé à trouver autant d’argent en si peu de temps ? En s’endettant. Justement, quelles sont les limites de cette stratégie ?

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C’est assez simple à suivre. Patrick Drahi a commencé à s’intéresser très tôt au marché des câblo-opérateurs, dès 1993. Il s’en est suivi une flopée d’acquisitions et de fusions. Mais c’est dès 2002 que les choses accélèrent : l’homme d’affaires met la main sur la compagnie alsacienne Est Vidéocommunication23, mais aussi Numericable, Noos, France Télécom Câble24, TDF Câble25 et UPC France. Il se retrouve en moins de 4 ans avec 99 % du câble français.

La nouvelle phase d’acquisitions a débuté début 2014, avec la mise en vente de SFR par le groupe Vivendi. Dès lors, deux candidats repreneurs entrent en jeu : le groupe Bouygues et le groupe Altice dirigé par Patrick Drahi. Finalement, SFR est racheté par Numericable (Altice) pour 17 milliards d’euros à Vivendi. Courant 2014, il s’offre le premier MVNO français, Virgin Mobile, pour 325 millions d’euros. Quelques mois plus tard, début 2015, c’est Portugal Telecom qui entre dans le giron de Patrick Drahi pour 7,4 milliards d’euros. Enfin, tout récemment, Patrick Drahi surprend le marché avec l’acquisition de Suddenlink Communication, le septième câblo-opérateur aux États-Unis, une acquisition estimée à près de 7 milliards de dollars (environ 6,5 milliards d’euros).

« Je préfère avancer et grandir dans l’ombre. » Patrick Drahi, Le Monde, 8 mars 2014

Patrick Drahi est peu connu du grand public, il est pourtant la troisième fortune en France avec ses 18,6 milliards d’euros de fortune personnelle, c’est également le 57e plus fortuné au monde, selon le classement Forbes (2015), juste après les fortunes françaises Liliane Bettencourt et Bernard Arnault, le patron de LVMH.

 

La technique financière derrière ces acquisitions

Pour toutes ces acquisitions, le procédé est le même. Altice utilise le moins de liquidités possible. La technique financière se nomme LBO (pour Leverage Buy Out, ou rachat à effet de levier), il s’agit d’une prise de contrôle par emprunt, une technique utilisée depuis le début des années 80, dont l’usage est de plus en plus fréquent.

Dans le cas des acquisitions de Patrick Drahi,  les opérations sont confiées à une holding, Altice. Les montages reposent sur une architecture de dettes (financement structuré). Pour l’acquisition de Suddenlink Communication, Altice a émis des emprunts à travers plusieurs structures, Altice US Financial I Corp, Altice US Financial II Corp et Altice US Financial SA. L’argent est donc réuni en combinant crédits bancaires et obligations sur plus de 7 ans.

Ce que l’on observe à chaque acquisition, c’est que le prix de l’action d’Altice augmente en Bourse, cela s’explique par la création de valeur. Ce n’est pas un effet de levier, ni une déductibilité des frais financiers, mais une croissance de l’entreprise.

Altice Group

Altice Group

Une technique qui permet à Altice de garder ses ressources financières ou humaines sur son propre développement, néanmoins cela nécessite d’amener un projet solide avec une politique d’amélioration de la rentabilité et de développement de l’entreprise. Pour SFR, le groupe Altice a réalisé d’importantes économies dès les premiers mois qui ont suivi l’acquisition. Malgré une fuite d’abonnés, SFR a enregistré un bénéfice net de 816 millions d’euros, et prévoit une croissance de son résultat brut d’exploitation (Ebitda) ajusté de 20 % en 2015.

On comprend alors mieux l’intérêt d’Altice dans l’acquisition de Suddenlink Communication. En 2014, le câblo-opérateur américain a en effet dégagé un excédent brut d’exploitation de plus de 900 millions de dollars, pour un chiffre d’affaires de 2,3 milliards de dollars. Une rentabilité qui risque encore d’être améliorée en 2015, après les réductions de coûts dont l’homme d’affaires a la recette.

La rentabilité importante dans le secteur des câblo-opérateurs a permis à Patrick Drahi d’obtenir une confiance des investisseurs, élément essentiel pour son montage financier. En effet, l’augmentation du résultat opérationnel dans toutes ses entreprises est nécessaire pour dégager de nouvelles capacités d’endettement. L’autre élément essentiel à ce montage est les taux d’intérêt, historiquement bas actuellement. Selon Oddo, le taux d’intérêt est d’environ 4, 5%.

Au final, la dette nette globale d’Altice est estimée entre 4,5 à 5,5 fois son résultat brut d’exploitation (Ebitda). Un taux d’endettement loin d’être catastrophique. On se souvient en 2000, la dette de France Télécom s’était envolée, atteignant un record : 61 milliards d’euros (400 milliards de francs). À l’époque, le groupe France Télécom avait beaucoup dépensé avec l’acquisition d’Orange, Freeserve, Global One et de Equant. Les différentes agences de notation (Moodys, Standard & Poor’s, etc.) sont néanmoins de plus en plus inquiètes. Moody’s Investors Service a annoncé en février placé la note de crédit ‘Ba3’ de Numericable-SFR sous surveillance en vue d’une possible dégradation. En pratique, toutes les dernières obligations émises sont en catégorie spéculative, ce que l’on appelle junk bonds.

Tant que le groupe ne surpaie pas, et que les taux d’intérêt ne remontent pas, Patrick Drahi a donc encore les moyens de surprendre.

 

Une vague de concentration attendue en Europe et aux États-Unis

Altice prévoit d’étendre progressivement ses activités aux États-Unis. En acquérant un câblo-opérateur plutôt petit, Altice a désormais un pied sur le sol américain. D’après le Wall Street Journal, Altice serait en discussion avec Time Warner Cable, le numéro 2 américain du câble. Pour rappel, Time Warner Cable et Comcast ont raté leur fusion. Néanmoins, cet énorme groupe pèse 45 milliards de dollars de valorisation, et de son côté, Altice flirte avec les 35 milliards de dollars. Une différence de valorisation qui n’inquiète pas Patrick Drahi, puisque la différence de valorisation entre Numericable et SFR était assez similaire en France.

Time Warner Cable

Time Warner Cable

En Europe, il faut s’attendre également à une vague de concentration. Même si l’endettement de Patrick Drahi augmente, il y a fort à parier que les acquisitions vont continuer – à commencer par Bouygues Telecom. Du côté du gouvernement, l’enjeu est avant tout l’emploi : « Je dis et répète que la consolidation n’est pas aujourd’hui souhaitable pour le secteur. L’emploi, l’investissement et le meilleur service aux consommateurs sont les priorités. Or les conséquences d’une consolidation sont à ces égards négatives, comme l’ont prouvé les cas récents en Europe », a commenté le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron.

Xavier Niel

Xavier Niel

Pour son grand rival, Xavier Niel, Iliad SA, les enjeux sont également importants et nous pourrions être surpris par les prochaines annonces. Plus récemment, l’entrepreneur français a cherché à acquérir T-Mobile aux États-Unis. Son offre à peu près égale à la capitalisation boursière de la société Iliad a été refusée par le propriétaire de T-Mobile, Deutsche Telecom AG. On se souvient que l’action d’Iliad a chuté de 24 pour cent juste après l’annonce du groupe allemand.