L’année a été riche pour Nokia. Sa branche mobile a été acquise par Microsoft, dont l‘achat a été entériné par l’ensemble des autorités compétentes en avril dernier. 2014 a pourtant été chargée en rebondissements, dans le monde de Windows évidemment, mais aussi et surtout dans celui d’Android. Contre toute attente, la marque que l’on a recommencé à connaître pour ses Lumia semble trouver son salut dans le monde du Bugdroid. Un pacte avec le diable ?

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Nokia, début 2014, c’était cela : une marque à l’identité dissoute dans celle de Microsoft, le géant américain qui n’attendait plus que la validation des autorités commerciales internationales pour croquer le petit Finlandais. Cette marque que l’on ne connaissait presque plus depuis 2010 que pour ses smartphones Lumia sous Windows Phone, même si elle a longtemps tenté de faire survivre ses appareils Symbian, Series 40 et Asha. Le leader incontesté du « portable » – qui utilise encore ce mot, de nos jours ? – n’avait pas su négocier le virage du téléphone intelligent et, coincé entre un Symbian anti-ergonomique, un MeeGo mort-né et un univers Android rapidement dominé par Samsung, avait préféré parier sur Windows Phone. Aujourd’hui, l’OS approche des 10 % de parts de marché en Europe mais fait encore figure de Petit Poucet à l’échelle internationale.

 

Nokia dans la sphère X

Nokia X

La famille Nokia X

En février dernier, lors du MWC de Barcelone, Nokia jouait la surprise. On s’y attendait plus ou moins, et la marque – encore finlandaise à l’époque – a sorti le grand jeu : elle présentait trois smartphones sous Android. Pas n’importe quelle version, puisque Nokia X Platform était un fork de l’OS, dépourvu du Play Store et surtout installé sur des appareils d’entrée de gamme peinant à convaincre. Ils étaient charmants sur le papier, ces Nokia X, X+ et XL : mais voilà, ils étaient lourds, encombrants, handicapés par des écrans d’un autre âge et alourdis par un logiciel mêlant maladroitement applications Android et services Microsoft. Résultat des courses : le Nokia X2 prévu pour septembre 2014 n’a jamais vu le jour, alors même qu’il devait permettre à Nokia, alors intégré à Redmond, de corriger les défauts de son prédécesseur. Une tentative fugace d’entrer dans le monde d’Android que Microsoft a préféré abandonner avant d’avoir proposé un androphone digne de ce nom. Pour l’Américain, la conquête du mobinaute amoureux d’Android passera par un volet applicatif : ses titres phares seront lancés sur le Play Store (Office pour tablettes, apps d’actualité MSN, launcher issu du projet Microsoft Garage…), Microsoft ne fabriquera plus que des produits Windows, après une escapade Android longue d’à peine cinq mois. Chacun chez soi côté hardware et les smartphones seront bien gardés, en somme.

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Quid de Nokia ? Car oui, Microsoft a annoncé à l’automne l’abandon de la marque Nokia – ses smartphones sont désormais des Microsoft Lumia. Mais non, Nokia n’a pas disparu pour autant. La firme, également spécialiste de l’univers des réseaux télécoms sous le nom complet de Nokia Solutions and Networks, conserve 50 000 employés sur les 127 000 qu’elle comptait auparavant, a maintenu le reste de ses activités et a rapidement fait entendre sa voix. Sa division mobile avait beau être déplacée sous le giron de Microsoft – condamné à licencier 18 000 personnes d’ici 2015 en lieu et place de Nokia -, sa R&D n’a pas disparu. Rapidement, elle indiquait son intention de revenir dans le domaine du logiciel et du matériel. Plaît-il ?

Here

Nokia, c’est aussi Here, l’une des meilleures applications de navigation GPS qui puisse se trouver sur les mobiles. Héritée de l’ancien temps des Navigator, cette app combinant cartographie, navigation avec guidage vocal, affichage des points d’intérêt et informations trafic, a su arriver jusqu’aux oreilles de Samsung. Le géant coréen, partenaire ambivalent d’un Google partagé entre la crainte de voir son bébé phagocyté par Samsung et nécessité de conserver son meilleur ambassadeur-vendeur, envoyait un signal assez clair à Mountain View : il concluait avec Nokia un accord portant sur l’intégration exclusive de son application Here (bêta) sur ses smartphones mais aussi appareils sous Tizen. Et pan. Qu’à cela ne tienne, la communauté se chargeait rapidement d’isoler l’APK convoité et Nokia, quelques jours plus tard, mettait fin à son exclusivité en publiant lui même l’application sur son propre site. Moins d’un trimestre plus tard, c’est même sur le Play Store que Here Bêta faisait son entrée officielle.

 

Une Nokia N1 pour relancer la marque

Le plus beau n’est pas là. Il est dans son premier produit : sa tablette, la N1. C’était un véritable fantasme. De ceux qui ont mis des années à mûrir, qui se sont nourris de déceptions et de compromis, et qui aujourd’hui prennent corps en cette tablette N1 officialisée par Nokia : un premier produit haut de gamme à son nom tournant sous Android. Le Finlandais, maître du « portable » des premiers jours, peut-il claironner qu’il n’a pas changé pour autant ? Si l’on revient rapidement sur l’appareil en soi, on ne peut que s’enthousiasmer. La bête ressemble à un iPad Air à moitié prix, avec un très bel écran de 7,9 pouces au format 4:3 (2048 x 1536 pixels), un SoC Intel Atom Moorefield (le Z3580 compatible 64 bits), du WiFi ac MIMO et même un connecteur USB réversible, le tout pour 250 euros. De quoi faire frémir n’importe quel amateur de tablettes, d’autant plus que Nokia promet une version à peine modifiée d’Android Lollipop, habillée de son launcher maison. Ce Nokia Z, présenté un peu plus tôt dans l’année, a d’ailleurs été publié sur le Play Store au même moment, montrant le savoir-faire de la marque.

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Sitôt annoncé, sitôt épinglé : Nokia est-il toujours Nokia s’il ne fabrique pas son produit ?

Selon le développeur Rudy Huyn comme tant d’autres, le véritable Nokia n’est pas celui qui prête son logo à la N1 mais bien la marque aujourd’hui diluée dans l’univers Microsoft. Voici ce qu’a fait le Finlandais pour être montré du doigt : il s’est tout simplement vendu. Contrairement à Apple, pour qui Foxconn n’est qu’un simple sous-traitant, Apple se chargeant de commercialiser, de garantir et bien évidemment de concevoir ses produits, Nokia n’est pas pour grand chose dans sa tablette. Comme l’on fait tant de marques ultra-connues il y a 20 ans et aujourd’hui tombées en désuétude, Nokia a vendu l’usage de son nom à autrui. Toutefois, Foxconn n’est pas n’importe qui : l’expérience est là.

Foxconn

Crédit : Wikimedia

Doit-on pleurer sur le sort de Nokia ou s’en réjouir ? Constatons un fait : à moins qu’il se décide à lancer un produit à son nom et conçu dans ses laboratoires, le Nokia d’hier n’est plus. Il n’était d’ailleurs plus depuis longtemps, l’époque glorieuse où il était numéro 1 du téléphone datant de la décennie 1998-2008 (40 % de part de marché au mieux de sa forme) – . Sans produit à son nom, son image supprimée des produits Microsoft, Nokia était destinée à disparaître des catalogues marchands. Sans nom à l’affiche pendant des années, relancer une marque supplantée par d’autres tient de l’impossible. Alors oui, le Nokia de la tablette N1 n’est plus vraiment Nokia. Mais il l’est certainement plus qu’avec un Microsoft l’utilisant comme laboratoire d’idées bancales, plus qu’avec une simple offre logicielle où son nom apparaît à peine.

Nokia, c’était autrefois l’incarnation de la solidité du mobile. En s’entourant des meilleurs, en acceptant les compromis, en prouvant que même amputé de la majorité de ses effectifs, il reste debout. Il n’est pas encore assez grand pour dépasser d’une tête ses compétiteurs, mais qu’importe : plus malmené qu’aucun autre, voué à disparaître des écrans radars, Nokia capitalise sur son image pour résister au beau milieu d’un marché qui ne souffrira plus la moindre erreur commerciale. Il mise essentiellement sur le marché chinois, qui aura la primeur de sa tablette N1, s’éloignant de son berceau natal, lui qui vendait la moitié de ses produits en Europe à la fin des années 90. C’est pourtant le marché mobile le plus dynamique du moment, où des marques telles que Xiaomi, Oppo, Meizu ou Gionee se livrent une âpre guerre et montent en qualité : raison de plus pour craindre que malgré ses efforts, Nokia ne parvienne plus à retrouver que l’ombre de son succès d’antan. Foxconn étant « responsable de la fabrication, de la distribution et des ventes », le risque est toutefois limité à son minimum pour le Finlandais. Le seul écueil, finalement, reste la déception d’une génération entière de fans de la marque la plus malmenée de ces dernières années. On se prend presque à regretter que Nokia ne soit pas revenu sur un véritable coup d’éclat, quitte à faire couler le navire sous le poids d’un produit maison.