Depuis quelques années déjà, on voit apparaître sur le marché de l’automobile des voitures que l’on dit vulgairement « connectées ». Ces innovations étaient bien timides au départ : un port pour connecter un iPhone directement au tableau de bord, un système Bluetooth pour diffuser de la musique sur les enceintes de l’automobile. Puis, petit à petit, les OS mobiles ont pris une place grandissante dans l’habitacle. Après la tablette tactile, phénomène phare du début des 2010’s, est-ce que la voiture est amenée à devenir le nouveau champ de bataille des constructeurs hors de leur zone de confort ?

Systèmes embarqués

Ce n’est pas un fait rare que les géants de la mobilité bousculent leurs lignes pour tenter de s’immiscer ailleurs que sur des smartphones. Dans un article précédent, nous revenions sur les objets connectés, qu’ils soient liés à Android, iOS, ou d’autres systèmes indépendants. Ces accessoires tendent à prendre une place importante sur le marché de la mobilité et les chiffres de croissance évoqués pour le secteur rendraient jaloux un pays pétrolier après la crise de 1971. Cela dit, quand on parle d’objets connectés, on reste sur un secteur où il y a tout à faire, des usages à penser, du matériel à construire, des pratiques à encadrer et à développer. Un chantier colossal qui ne se fera pas en un jour.

« La sécurité est la plus grande ennemie des mortels »

Non, pour s’assurer une rentabilité et continuer à innover sans prendre trop de risque, l’idéal est de transformer petit à petit, par des touches infimes, un secteur déjà existant et qui n’est pas prêt de mourir. Kafka travaillait dans les assurances pour les accidents du travail, considérant avec tout le tragique qu’on lui connaît qu’il y aurait toujours des accidents et donc toujours du boulot pour lui et ses confrères. On pourrait dire la même chose des croque-morts. Ou de Google. Oui, Google, qui a tout de suite compris, dès ses premières années d’existence, qu’Internet aurait toujours besoin de deux interfaces : la première pour répertorier le contenu affiché sur la toile, la seconde pour que les humains communiquent entre eux. Sur cette idée naquirent tour à tour Google Search et Gmail, deux piliers qui semblent aujourd’hui, pour beaucoup, indétrônables. Et c’est sur ce précepte fort intelligent quoiqu’un peu cynique que se forment des concepts technologiques durables : au commencement n’est donc pas la question de la nouveauté, mais celle de la pérennité.

Quoi que l’on puisse penser de la voiture, cela semble mal barré pour que ces carlingues motorisées à quatre roues arrêtent de circuler dans les 100 prochaines années – et cette temporalité est sûrement sous-estimée. Dès lors se pose la question chez les esprits malins des géants de la téléphonie de savoir s’ils pourront à terme mettre leur grain de sel dans l’électronique embarquée. Mais à peine énoncé ce nom de voiture que se posent déjà plusieurs problèmes que les smartphones, les objets connectés ou les tablettes tactiles ne posaient pas.

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Théoriquement, quand un constructeur de voiture pense à vendre un nouveau modèle, il va chercher à mettre le paquet sur la sécurité. En voiture, elle est à la fois essentielle et vendeuse. Eh oui, si l’on vous affirme que vous avez moins de chance de mourir avec un modèle plutôt qu’avec un autre, bien souvent, votre instinct de survie prend le pas sur votre raison et sur votre compte en banque. Vient alors le premier problème pour le constructeur de système d’exploitation mobile : lui qui cherche à attirer votre attention par des notifications, widgets, sonneries, tuiles dynamiques et autres signaux doit, en voiture, adopter la démarche inverse. Le conducteur ne doit pas être dérangé et doit pouvoir utiliser les commandes du tableau de bord sans quitter la route des yeux. Un challenge à l’ère des interfaces tactiles : autant il est simple de saisir un potentiomètre pour régler le volume de la radio sans le regarder, quitte à se planter 3 fois pour trouver le bon, autant il est bien moins aisé de toucher le bon endroit d’un écran uniforme sans y jeter un bref coup d’oeil.

Si l’on regarde la Tesla Model S, on ne peut pas dire que la sécurité n’ait pas été une des priorités : un récent accident a montré non seulement que le système embarqué dans la voiture avait donné des consignes au conducteur pour se garer en toute sécurité, que le feu n’avait pas atteint l’habitacle et qu’une voiture à essence qui aurait subi le même impact aurait flambé sur le coup. Et pourtant le tableau de bord du Model S est loin d’être anecdotique : c’est un énorme écran tactile de 17 pouces placé à la droite du conducteur. L’appareil tourne pour l’instant sur une version maison de Linux, mais, d’après le fondateur de la firme, devrait bientôt accepter les applications Android… et iOS. L’idée derrière tout cela serait de pouvoir lancer ces logiciels sur un émulateur qui ne nécessiterait qu’un portage léger de la part des développeurs. Et ainsi pourrait-on jouer à Candy Crush tout en conduisant… si l’on ne tient pas à sa vie ni à son permis.

A son permis, car aux États-Unis au moins, la loi est très stricte sur les écrans utilisés par les conducteurs dans les voitures. On a appris par exemple récemment qu’un utilisateur de Google Glass s’était fait arrêtée par la maréchaussée locale pour avoir simplement porté son mini-écran devant l’œil droit en conduisant. Rien, disait le code, ne doit gêner la vision ou l’attention du conducteur quand il est sur la route. Il semble donc bien évident que si un policier prend un gus en train de regarder un film sur son écran de 17 pouces en pleine autoroute, il pourra dire adieu à son road trip.

Amuser la galerie < assister la conduite

Cela dit, la synergie entre géants de la mobilité et constructeurs automobiles ne passe évidemment pas que par l’industrie du divertissement – c’est même, on peut le comprendre, l’interaction la moins désirable au volant entre le conducteur et son smartphone. Les premiers intéressés par la voiture intelligente sont évidemment ceux que l’on attendrait le moins : les opérateurs. Le marché qui s’ouvre à eux est colossal et quelle que soit la situation, cela reste bénéfique pour eux. Si l’on prend l’exemple américain, un poil en avance, on s’aperçoit que Tesla a passé un accord avec l’opérateur AT&T pour équiper ses voitures d’une connectivité 3G et 4G. Sprint, un autre géant, a cherché à se rapprocher de Ford et de Chrysler. Si le constructeur ne prend pas en charge la connectivité à grande échelle par un partenariat, sur des modèles moins haut de gamme par exemple, l’utilisateur aura la possibilité d’insérer une carte SIM dans un module prévu sur le tableau de bord : voilà un forfait de plus par foyer ! Apple a pris les devants pour éviter ce désagrément et propose dans sa solution d’utiliser la connectivité d’un iPhone automatiquement.

Et d’ailleurs, dans une logique qui viendrait augmenter la sécurité au volant, c’est bien plutôt à la communication libre, sans avoir nullement besoin des mains ou des yeux, que l’on pense : dans ce cas-là, c’est encore Apple qui a négocié la route plus rapidement que la concurrence, grâce au malicieux Siri. Comme nous l’évoquions en introduction, la présence d’Apple dans les voitures n’est pas récente et a pris l’air d’une montée en gamme. Du petit connecteur entre les deux sièges avant, on est arrivé aujourd’hui à des modèles de voiture conçues pour intégrer nativement l’assistant virtuel d’Apple : Siri. Siri Eyes Free, comme on nomme la technologie, devrait par exemple être déployée sur une gamme complète chez Honda.

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Qu’on se garde en plus de croire qu’il ne s’agit que d’une reproduction de ce que l’iPhone peut faire sur le tableau de bord – Siri Eyes Free serait bien plus que cela. Les informations ne sont pas des plus, mais il semblerait que l’on ait une version amputée d’iOS directement intégrée au tableau de bord de la voiture – qu’Apple a nommé iOS in the Car lors de son introduction en juin dernier – qui viendrait se connecter à un appareil iOS pour échanger avec lui. En d’autres termes, une fois votre smartphone connecté, la voiture toute entière se transformerait en iPhone à 4 roues, propulsé à 120 kilomètres par heure sur l’autoroute. Siri se connecterait aux enceintes et aux micros dans l’habitacle, vous permettant de donner des ordres vocaux pour interagir avec votre appareil. Trouver une rue, afficher un itinéraire sur un GPS, taper un SMS, changer de musique, consulter la météo… tout ce que Siri permet ou presque peut être alors accessible grâce à une simple énonciation vocale. Eyes-free, cela signifie ce que cela signifie : jamais vos yeux ne devraient se détourner de la route.

Et Apple n’a pas chômé en contrats juteux : aux côtés de Honda, sont inscrits sur la liste Audi, BMW, Chrysler, General Motors, Jaguar, Land Rover, Mercedes-Benz et Toyota.

Reculer pour mieux rouler

Et c’est ce dernier constructeur qui nous permet de faire la jonction avec l’autre côté des géants de la mobilité : Google. Il y a quelques jours, les deux géants ont annoncé un partenariat timide avec ce qu’ils ont appelé le Toyota Collaborator. Cette application Google + est en fait un outil permettant à plusieurs personnes de personnaliser une voiture avant de l’acheter. Toyota et Google ont par exemple pensé à des familles dont les membres seraient éloignés géographiquement. Il s’agit clairement d’un projet de niche, et plutôt orienté communication que voiture intelligente, mais un projet qui rappelle tout de même à notre bon souvenir que l’une des Google Cars développées par Google n’est rien d’autre qu’un modèle Prius de Toyota. Petit rappel pour ceux qui auraient hiberné ces trois dernières années : Google Cars est un concept de voiture autonome, au sens strict du terme, c’est-à-dire de voiture qui se conduirait toute seule.Google self-driving car

Il est possible alors de se demander si Google, peu présent dans les systèmes embarqués actuels des voitures, n’est pas consciemment en train de sauter une étape pour passer directement à la vitesse supérieure. Si l’on regarde le paysage actuel de la voiture intelligente, les normes et les opportunités ont amené les constructeurs d’automobiles à une dualité presque tout le temps respectée : d’une part, on trouve les tableaux tournant sous un OS propriétaire – qui peut s’étendre dans certains cas à Android -, d’autre part, on trouve des partenariats fort bien avancés entre Apple et les grandes marques de l’automobile. Pour reprendre la notion de l’invention dont on ne pourra pas, à terme, se passer, on peut croire que le géant de Mountain View laisse passer son tour dans la colonisation des fonctionnalités du tableau de bord pour proposer directement, à plus long terme, une véritable Google Car qui dépasserait de très loin les simples questions de communication au volant, de musique ou de confort du conducteur.

Reculer pour mieux sauter ? Le marché qui semble avoir échappé à Android en 2013 n’est peut-être que le masque d’une évolution massive en train de germer et qui prépare son éclosion pour un horizon plus lointain. Histoire de devenir à la voiture ce que Google Search est à la recherche sur le web ? Les constructeurs ont tout intérêt à bien placer leurs cartes.