Piratage des frigos de supermarchés : qui est responsable à la fin ?

 
Dominique Schelcher, président de Coopérative U, a affirmé que ses magasins ne sont pas clients directs de Danfoss, l’entreprise qui fabrique les régulateurs de froid piratés dans des centaines de supermarchés. Sa déclaration renvoie vers les frigoristes, qui installent ces boîtiers, et relance la question des responsabilités.
Entre le fournisseur d'appareil, le prestataire qui installe et les magasins en bout de chaîne, qui est responsable en cas de piratage ?

Vous avez sûrement vu passer l’histoire. Dans la nuit du dimanche 11 au lundi 12 octobre, des pirates ont pris le contrôle des régulateurs de froid de supermarchés Leclerc, Intermarché et Super U. Ils ont poussé certaines consignes de température jusqu’à 50 °C. Ces boîtiers sont fabriqués par l’industriel danois Danfoss. Ils règlent à distance la température des vitrines réfrigérées et des congélateurs, et c’est pour ça qu’ils sont connectés à Internet.

Ce mardi 13 octobre, Dominique Schelcher, président de Coopérative U, était l’invité de RTL Matin. Il a d’abord donné son bilan : 80 magasins U touchés, sur environ 2 000. Puis il a tenu à préciser une chose : « nos magasins ne sont pas clients de Danfoss. Nous sommes clients de frigoristes qui nous mettent à disposition une solution Danfoss ».

Il a aussi relativisé les dégâts : selon lui, la majorité de ces magasins a évité une rupture de la chaîne du froid grâce à la réaction des équipes et des frigoristes. Pour les autres, les pertes peuvent atteindre 200 000 euros pour un seul hypermarché. Intermarché est l’enseigne la plus touchée, avec au moins 300 points de vente concernés selon le décompte de RTL.

Sur RTL, quand la journaliste lui demande s’il rejette la faute sur les frigoristes, il répond vaguement. « Ont-ils informé les magasins ? L’enquête va devoir le dire. » Pour lui, toute la question est de savoir « qui a informé qui et à quel moment ». Les enquêtes en cours sont menées par le parquet de Paris et par l’ANSSI.

Une faille connue sur du matériel en fin de vie

Dans un supermarché, trois acteurs interviennent sur la chaîne du froid. Danfoss fabrique les contrôleurs. Les frigoristes conçoivent et installent les meubles froids, y branchent ces contrôleurs et en assurent l’entretien. Le magasin paie ce service et utilise les équipements au quotidien.

Or la faille était connue. Danfoss affirme que la plupart des appareils touchés sont des AK-SM800 et des AK-SC355. Ces modèles sont en fin de vie et ne reçoivent plus de mises à jour logicielles (et donc aucun correctif de sécurité).

Un piratage d'ampleur s'attaque à la chaîne de froid des magasins Leclerc, Intermarché et Super U. // Source : Montage Frandroid

Tous les boîtiers touchés n’étaient cependant pas en fin de vie. Danfoss précise que des AK-SM800A piratés tournaient avec une version obsolète du micrologiciel, alors que le fabricant recommande de garder à jour les systèmes qu’il suit encore. Pour ces appareils, un correctif existait : il fallait que quelqu’un l’installe.

Le CERT-FR, le centre d’alerte de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), a publié une alerte ce lundi 12 octobre, puis l’a mise à jour le lendemain. Elle signale de nombreux contrôleurs Danfoss AK-SM et AK-SC piratés, mais aussi des modèles Copeland xweb et Dixell xweb. Le CERT-FR rappelle aussi que mettre une interface de gestion en accès libre sur Internet est « contraire aux bonnes pratiques ».

Bref, à la fin, on ne sait toujours pas qui devait faire quoi. Danfoss assure avoir recommandé depuis longtemps de mettre à jour ses produits encore suivis et de remplacer les plus anciens. Mais si le frigoriste n’a pas transmis le message, le magasin ne savait peut-être même pas que son boîtier était vulnérable. À ce stade, personne n’a expliqué publiquement où l’information s’est perdue.

Le prestataire, nouvelle porte d’entrée des pirates

Ce lundi 12 octobre, une autre affaire a mis en cause un sous-traitant. Un pirate affirme vendre 34 Go de données attribuées à Solutions30, l’entreprise qui installe la fibre d’Orange et de Bouygues Telecom et les compteurs Linky d’Enedis. Ce sous-traitant a confirmé un incident de cybersécurité dès le lendemain. Les personnes concernées n’avaient pourtant aucun contrat avec Solutions30 : elles étaient clientes de leur opérateur ou fournisseur d’électricité.

L’ANSSI décrit ce type d’attaque dans son Panorama de la cybermenace 2024. Elle y parle d’attaques « visant la chaîne d’approvisionnement », qui passent par un fournisseur ou un prestataire pour toucher ses clients. Elle y évoque aussi les équipements de sécurité exposés sur Internet, comme les pare-feu ou les passerelles VPN, dont la gestion est parfois confiée à des prestataires ou des sous-traitants. Selon elle, la responsabilité de leur sécurité « doit être clairement établie et connue de tous ».

En attendant les conclusions de l’enquête, le CERT-FR demande aux magasins équipés de couper ces contrôleurs d’Internet. L’accès à distance ne doit ensuite être rétabli que par un VPN sécurisé ou un réseau protégé. Filtrer les adresses IP des frigoristes sur un pare-feu reste possible dans l’urgence, mais le CERT-FR précise que ce n’est pas une solution durable. Pour les contrôleurs Danfoss encore suivis, l’alerte demande aussi d’installer la dernière version du micrologiciel, de régler le niveau de sécurité en mode « Strict » et de changer les mots de passe par défaut.


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