
Il y a quelques jours, je discutais avec un ami qui utilise l’IA au quotidien sur son ordinateur, pour des besoins personnels et professionnels. Mais uniquement via ChatGPT, sans avoir installé de véritable agent sur son ordinateur. En d’autres termes, il pose des questions à l’IA. Et cette dernière n’a pas accès à ses fichiers. Il me demandait s’il pouvait aller plus loin et installer un agent autonome qui aurait accès à ses fichiers professionnels. L’idée : gagner en productivité.
La question ressemble à un problème d’informatique : a-t-on le droit d’installer un programme sur une machine ? En réalité, elle en cache une plus large. Un agent IA d’aujourd’hui ne se contente pas de répondre dans une fenêtre de navigateur : il peut ouvrir des fichiers, fouiller une boîte mail, lancer des commandes et se brancher sur des services internes. Le point sensible tient donc dans une autre question : qu’est-ce qu’on lui laisse voir de l’entreprise ?
D’abord, à qui appartient cet ordinateur ?
Premier réflexe : l’ordinateur professionnel appartient à l’employeur, qui décide de ce qu’on y installe. Dans la plupart des entreprises, une charte informatique fixe les règles : logiciels autorisés, installations interdites sans validation de la DSI, usages tolérés. Beaucoup de chartes interdisent purement et simplement d’ajouter un programme non référencé.
Et même quand aucune charte précise n’existe, le Code du travail impose d’exécuter son contrat de bonne foi, au titre de l’article L. 1222-1. Comme le rappelle Village Justice, installer un outil non autorisé qui expose des données de l’entreprise peut s’analyser comme un manquement à cette obligation.
En clair, le fait qu’une installation soit techniquement possible ne la rend pas autorisée pour autant. Que ce soit sur l’ordinateur fourni par le travail, ou son propre ordinateur qui se connecte aux services et fichiers de l’entreprise.
Un chatbot dans le navigateur, un agent sur la machine
Il faut distinguer deux gestes que tout oppose dans les faits. Coller un paragraphe dans ChatGPT ou Claude.ai depuis son navigateur, c’est envoyer un texte à un service en ligne.
Installer un agent (ChatGPT Work ou Claude Cowork par exemple) qui obtient des droits sur la machine, c’est lui confier les clés : lecture des fichiers, accès aux mails, exécution de tâches en chaîne. La CNIL a justement publié le 20 juillet 2026, avec le Conseil de l’IA et du Numérique, une note exploratoire sur cette « IA agentique ».
Elle décrit un changement d’échelle : autonomie d’action, mémoire persistante des échanges, et surtout une cybersécurité qui s’étend d’un coup à l’ensemble des services connectés à l’agent. Autrement dit, l’agent ne répond pas seulement, il agit à votre place, et cette autonomie change la nature du risque.


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Coller un document dans une IA, c’est le confier à un tiers
Dès qu’on envoie un fichier à ChatGPT, Claude ou Gemini, on réalise un traitement de données au sens de l’article 4 du RGPD, du moins quand le document contient des données personnelles : un nom, un mail, un dossier client.
Juritravail le souligne : ce geste peut déclencher des obligations légales, pour le salarié comme pour l’employeur. S’ajoute le secret des affaires, protégé par l’article L. 151-1 du Code de commerce : transmettre à un service extérieur des informations confidentielles, même sans le vouloir, peut engager la responsabilité du salarié.
Reste la grande inquiétude : mes données servent-elles à entraîner l’IA ? Là, tout dépend du compte utilisé. OpenAI affirme ne pas entraîner ses modèles, par défaut, sur les données des organisations disposant d’un contrat Business, Enterprise ou d’un accès API. Anthropic tient le même discours pour ses offres commerciales et son API : par défaut, les échanges ne nourrissent pas l’entraînement.
Ce cadre protecteur ne concerne toutefois pas le salarié qui utilise la version gratuite ou son compte personnel, la situation la plus courante. Google précise d’ailleurs, pour Gemini dans Gmail, que le traitement des données varie selon que l’organisation a souscrit une offre professionnelle avec engagements contractuels, ou non.
Le jour où Samsung a compris
Le risque est déjà documenté. En mars 2023, des ingénieurs de Samsung ont involontairement transmis des données internes sensibles, dont du code source, en les soumettant à ChatGPT. Selon TechCrunch, la firme a réagi dès le mois de mai de la même année en restreignant les outils d’IA générative sur ses appareils professionnels et ses réseaux internes. Depuis, le phénomène a pris de l’ampleur.
Le mouvement porte même un nom : le « shadow AI », ces outils d’IA que les salariés utilisent sans que la DSI le sache. Le rapport annuel de Verizon sur les fuites de données, relayé par The Register, en chiffre l’ampleur : parmi les professionnels qui utilisent l’IA au travail, une majorité passe par des comptes personnels non autorisés, un usage multiplié par quatre en un an.
Plus révélateur encore, la donnée la plus souvent copiée dans ces outils, et de loin, reste le code source. Autant de données sensibles qui partent, chaque jour, vers des serveurs tiers.
Et si l’IA tourne en local, sur la machine ?
C’est l’argument qu’on entend souvent : un modèle installé en local, qui tourne sur la machine sans passer par Internet, ne renvoie rien à un fournisseur extérieur. C’est vrai, et cela réduit fortement le risque d’exfiltration, puisque les données restent sur le poste. Pour qui veut tester, il existe des guides détaillés pour faire tourner un modèle de langage en local sur PC ou Mac, mais on perd clairement en performances et utilité de l’IA.
Du point de vue de l’entreprise, l’installation elle-même reste malgré tout soumise à la charte informatique. Le cabinet Haas Avocats le rappelle : un outil local mieux isolé ne dispense pas de respecter les règles internes sur les logiciels autorisés. Le local règle une partie du problème de données, tout en laissant entière la question de l’autorisation.
Qui doit dire oui, et ce qu’on risque vraiment
À qui demander, alors ? Cela dépend du niveau de risque. Pour un usage courant, le responsable hiérarchique suffit souvent. Dès qu’il s’agit d’installer un logiciel sur la machine, la DSI ou le RSSI (le responsable de la sécurité des systèmes d’information) doivent être dans la boucle. Et dès que des données personnelles entrent en jeu, c’est le DPO, le délégué à la protection des données, qu’il faut consulter, comme le détaille Juritravail.
Côté outillage, l’ANSSI a publié des recommandations de sécurité pour les systèmes d’IA générative, que les équipes techniques peuvent utiliser comme référentiel pour encadrer ces déploiements.
Qu’est-ce qu’on risque, au fond ? Le scénario le plus probable reste le blocage technique : beaucoup de postes empêchent tout simplement l’installation d’un logiciel non validé. Mais l’éventail va plus loin : sanction disciplinaire pour non-respect de la charte, incident de sécurité si l’agent ouvre une brèche, et, dans les cas les plus lourds, mise en cause personnelle du salarié en cas de fuite de données confidentielles ou de secret des affaires. Tout dépend de la gravité et de ce qui a réellement fuité.
Le vrai problème : le silence des entreprises
Car le salarié qui se pose la question est rarement le seul fautif. Un an après le lancement du plan national « Osez l’IA », la majorité des salariés français n’ont toujours aucune consigne écrite sur l’usage de ces outils, comme le pointe L’Usine Digitale.
Or l’absence de règle claire revient en pratique à transférer le risque juridique et sécuritaire sur l’individu, laissé seul face à sa décision. Dans les négociations sur l’IA, les syndicats demandent d’ailleurs que les accords précisent noir sur blanc les outils autorisés et les données qu’on peut leur confier, signe que ce cadre manque encore presque partout, selon AEF info.
Alors, pour l’ami qui pose la question : tant qu’il n’a pas de feu vert écrit, mieux vaut considérer que c’est non, surtout si l’agent peut toucher aux fichiers, aux mails ou aux données clients. Un silence de la hiérarchie ne vaut pas autorisation.
Et si les entreprises veulent éviter les usages clandestins, elles gagneraient à fournir trois règles lisibles : les outils autorisés, les données qu’on peut leur confier, et celles qu’on ne leur confie jamais.
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