J’ai visité les Larrabee Studios : là où Michael Jackson a enregistré Dangerous

 
Rares sont les studios d’enregistrement qui peuvent prétendre avoir façonné le son de plusieurs générations de musique populaire. Les Larrabee Studios font partie de cette poignée d’exceptions où sont passés les plus grands artistes. J’ai eu la chance de les visiter.
Visite Larrabee Studios à Los Angeles // Source : Sylvain Pichot – Frandroid

Los Angeles abrite des centaines de studios d’enregistrement. Larrabee North est l’un de ceux qui sont les plus discrets. Et l’un des plus importants. Pas de façade tape-à-l’œil, non, elle donne sur une rue très fréquentée par les voitures où il est quasiment impossible de se garer. Un arrêt de quelques minutes est seulement toléré. Pas de communication tapageuse : juste des décennies de sessions qui ont compté, et des artistes qui reviennent.

Heureusement, les studios donnent aussi sur une autre rue à l’arrière, bien plus discrète à l’image des lieux où là, un parking digne de ce nom et surtout à l’abri des regards est capable d’accueillir les véhicules des artistes aussi illustres soient-ils.

Visite Larrabee Studios à Los Angeles // Source : Sylvain Pichot – Frandroid

Un studio totalement au service des artistes

L’histoire de Larrabee commence dans les années 1960, sur Larrabee Street à West Hollywood, où les légendaires Gerry Goffin et Carole King ouvrent un petit studio de travail. En 1969, la famille Mills en prend les rênes et le transforme progressivement en une référence de l’industrie, notamment en devenant l’un des premiers studios américains à s’équiper de consoles SSL dans les années 1970.

En parallèle, et sans aucun lien avec Larrabee à ce stade, le producteur Giorgio Moroder acquiert en 1983 un studio à North Hollywood qu’il rebaptise Oasis Recording Studios. C’est ce bâtiment que Kevin Mills — fils de la famille Mills — rachète en 1991 pour en faire Larrabee North. Le studio original de West Hollywood fermera ses portes en 2003, laissant Larrabee North seul héritier d’une histoire qui s’étend sur plus de cinquante ans.

Larrabee Studios se revendique aujourd’hui comme l’un des derniers full-service studios des États-Unis — ce qui, dans le jargon de l’industrie, signifie beaucoup plus qu’un simple plateau d’enregistrement.

« Full-service », dans le texte, cela veut dire qu’une équipe technique est disponible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, ainsi qu’un personnel permanent qualifié et une infrastructure capable de répondre à n’importe quelle demande d’un artiste, à n’importe quelle heure. « Je ne sais pas comment d’autres studios font sans ça », nous explique Jordan Bailey, la directrice des studios, avec une conviction qui sonne comme du vécu. « Les artistes qui viennent ici ne manquent de rien. »

Cela semble être précisément cette philosophie qui a attiré les plus grands.

Les pièces où tout a commencé : Michael Jackson et Dangerous

Et parmi les grands, l’une des premières figures parmi les plus emblématiques à avoir enregistré à Larrabee North, c’est Michael Jackson. Après avoir franchi la seconde entrée (plus discrète), on arrive sur un patio sans prétention décoré pour « créer une ambiance détendue » puis, de manière presque anodine, on se retrouve dans un couloir peu glamour reliant les salles entre elles. Jordan Bailey nous explique que certains de ces espaces ont vu le Roi de la Pop s’adonnant à des jeux d’arcade à la faveur d’une privatisation de tout le bâtiment. Pour l’enregistrement de son album Dangerous en 1991, avec ses équipes, il y passait des journées et des nuits entières et a donc fait transformer une partie des espaces communs pour son propre confort. Il y avait fait installer ses propres machines afin de décompresser entre deux enregistrements.

Studio 3 au Larrabee Studios à Los Angeles // Source : Sylvain Pichot – Frandroid

En outre, l’artiste aimant expérimenter l’acoustique, il se murmure qu’il a utilisé les volumes de ces pièces pour des enregistrements « hors cabine », notamment pour obtenir certaines réverbérations. Petite précision de la directrice des lieux : « Remarquez comment l’acoustique change à chaque endroit dans lequel vous pénétrez. » C’est le premier enseignement de Larrabee — ici, chaque mètre carré est pensé, traité, voulu. Rien n’est laissé au hasard sonore.

Aujourd’hui, dans ce qui ressemble plus à un salon d’attente, avec un ou deux canapés, certains artistes attendant leur tour ignorent que Michael Jackson jouait à Street Fighter et d’autres jeux d’arcade entre deux sessions de chants mythiques.

Outre les salles communes, bien entendu, le Roi de la Pop a utilisé plusieurs studios d’enregistrement dont, ce qui est appelé aujourd’hui le Studio 3 et le Studio 2.

Studio 3 : la chambre Dolby Atmos, une rareté mondiale

Ce studio est l’un des clous technologiques de la visite car, outre le passage de Michael Jackson et de bien d’autres artistes, il est dédié au mixage en Dolby Atmos. « Le seul de ce type ici, et l’un des très rares dans le pays », précise Jordan Bailey.

Studio 3 au Larrabee Studios à Los Angeles // Source : Sylvain Pichot – Frandroid

Rappelons que le Dolby Atmos est aussi appliqué à la musique bien qu’on en entende beaucoup parler en Home Cinéma. Format immersif ou spatial, il va au-delà de la stéréo traditionnelle utilisant l’espace tridimensionnel complet — devant, derrière, sur les côtés, mais aussi au-dessus de l’auditeur. Utilisé sur certaines plateformes comme Apple Music, Amazon Music ou encore Tidal, la demande des labels pour ce type de mixage explose. Larrabee a donc pris le virage à temps pour offrir cette possibilité aux artistes qui souhaitent mixer dans de telles conditions.

La salle de Manny Marroquin : trente ans d’histoire dans quatre murs rouges

L’une des salles les plus chargées émotionnellement est aussi l’une des plus visuellement frappantes. Il s’agit du Studio 2. Des murs rouge profond, des lanternes chinoises suspendues au plafond, une atmosphère à mi-chemin entre le speakeasy et le temple. Et au centre, une console SSL massive — l’une des plus grandes que j’aie vues de ma carrière — entourée d’une collection de monitors de référence, dont les incontournables Yamaha NS-10, ces petites enceintes blanches devenues le standard de vérification de tout mixage professionnel depuis quarante ans. On trouve également des enceintes professionnelles JBL, comme dans la quasi-totalité des autres studios, mais aussi quelques exemplaires Sonos.

Studio 2 au Larrabee Studios à Los Angeles // Source : Sylvain Pichot – Frandroid

Cette salle, c’est celle de Manny Marroquin, mixeur résident de Larrabee depuis près de trente ans, et l’un des ingénieurs de mixage les plus récompensés de l’industrie — plusieurs Grammy Awards à son actif. D’ailleurs, beaucoup de ces trophées extrêmement convoités ne trônent pas sur une étagère mais sont, presque malheureusement, rassemblés dans des cartons, dans le salon qui fait figure de salle d’attente du Studio 3.

Visite Larrabee Studios à Los Angeles // Source : Sylvain Pichot – Frandroid

Ce dernier a été conçu en partie en s’inspirant du studio personnel de Prince — une référence qui, dans ce métier, équivaut à une consécration. Un détail amusant sur la console : un ampli Fender trône sur le côté gauche. Chez Marroquin, même en régie, une guitare peut rentrer dans le signal à tout moment.

Régie du Studio 2 au Larrabee Studios à Los Angeles // Source : Sylvain Pichot – Frandroid

Presque tout le monde a entendu son travail sans le savoir. Comme le dit Jordan Bailey avec un sourire : « Littéralement n’importe quel artiste auquel vous pouvez penser a probablement été mixé ici. »

Le Studio 6, une salle d’enregistrement très particulière

Autre studio remarquable : le Studio 6. Celui-ci est composé d’une régie avec une console à 46 pistes associée à de nombreux matériels de traitement audio et d’une très grande salle d’enregistrement – la plus grande des studios – dans laquelle sont installées deux cabines parfaitement isolées. On y trouve également d’immenses panneaux acoustiques semi-sphériques que l’on peut tourner à loisir pour créer des effets plus ou moins prononcés.

Sachez que pour atteindre le niveau de précision sonore requis, cet espace a été construit selon le principe d’une pièce dans une pièce — une salle flottante, mécaniquement découplée du bâtiment, posée sur des systèmes absorbants pour éliminer toute vibration extérieure. Elle est également en dessous du niveau de la rue, ce qui coupe les bruits de circulation.

Visible depuis la régie à travers la baie vitrée, trône un Steinway C7 — un piano à queue de concert parmi les plus beaux instruments de la gamme.

Régie du Studio 6 au Larrabee Studios à Los Angeles // Source : Sylvain Pichot – Frandroid

Pourquoi Larrabee ?

La réponse tient en plusieurs mots, selon sa directrice, totalement passionnée : confidentialité, confort, polyvalence et réputation. La disponibilité du personnel ainsi que la qualité du matériel ont également leur importance et sur ce dernier point, ici, c’est du lourd. Les grandes stars ne choisissent pas un studio sur catalogue. Elles y viennent parce que quelqu’un en qui elles ont confiance y est déjà passé, parce que l’infrastructure leur permet de travailler à leur rythme — souvent nocturne — et parce que l’énergie des lieux les inspire.

Régie du Studio 1 au Larrabee Studios à Los Angeles // Source : Sylvain Pichot – Frandroid

Larrabee semble cocher toutes ces cases depuis des décennies. Et une fois qu’un artiste du calibre de Jackson pose ses valises ici, les autres suivent naturellement. La légitimité d’un studio se construit ainsi.

La liste des artistes qui ont foulé les couloirs de Larrabee donne le vertige. En plus de Michael Jackson, Prince, Madonna, Stevie Wonder, Beyoncé, Eminem, Adele, Alicia Keys, Ariana Grande, Ed Sheeran, Frank Ocean, Lady Gaga, Mariah Carey, Foo Fighters, Fleetwood Mac, The Weeknd — et des dizaines d’autres, de tous genres et de toutes générations y ont enregistré.

Des murs qui ont une mémoire

L’une des anecdotes les plus saisissantes de la visite concerne les murs eux-mêmes. Lors d’une rénovation partielle du studio, la régie d’une des salles n’avait pas encore reçu son traitement acoustique final — les cloisons étaient en placo brut. Un artiste en session a demandé s’il pouvait signer. Le directeur a haussé les épaules : « Ouais, vas-y, comme tu veux. » Et puis d’autres ont signé. Et encore d’autres.

Aujourd’hui, sous les panneaux de tissu acoustique qui habillent ces murs, des centaines de signatures sont enfouies — artistes, producteurs, ingénieurs, musiciens de session. Le tissu ne sera jamais retiré. Il recouvre un mur techniquement inachevé, mais chargé d’une mémoire collective que n’importe quel musée du rock rêverait de posséder.


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