Le Google de 1998 n’a plus grand-chose à voir avec le Google de 2015. L’énorme entreprise qu’est Google fait désormais partie d’une plus grande entreprise, Alphabet Inc. À bien des égards, Alphabet Inc. pourrait être la première entreprise à valoir un billion de dollars (1 000 milliards, à ne pas confondre avec le billion américain, une histoire d’échelle courte ou longue). En attendant, Alphabet s’attèle à des projets autrefois dévolus aux États, tels la santé, le transport, la communication et même l’armement. Ces derniers doivent désormais compter sur les entreprises pour innover, même à long terme.

Berlin 2015

Berlin 2015

 

Alphabet s’attèle à des projets autrefois dévolus aux États

Au cours du XXe siècle, les États et les grands organismes publics tels que la NASA ou le CEA ont joué un rôle majeur dans la chaîne de l’innovation. Internet lui-même est né grâce à des programmes publics, tout comme le GPS et de nombreuses autres technologies. En 2015, si l’État reste au centre du jeu dans la recherche scientifique, en matière d’innovation technologique son rôle n’est plus le même.

Pour comprendre tout ça, il est important de désacraliser l’État. Et d’ailleurs, pourquoi le sacraliser ? C’est une institution, au même titre que bien d’autres. Une création humaine. Une entreprise diversifiée. Dans l’esprit commun, l’État est synonyme de bureaucratie et de blocage des initiatives privées, mais aussi du gaspillage de l’argent public… Par le passé, l’État a pourtant prouvé qu’il était nécessaire pour les investissements à long terme, en R&D, ceux qui sont à l’origine des innovations de rupture. D’ailleurs, nous avons longtemps vu les entreprises, comme les plus à même de transformer ces inventions en produits « rentables », grâce à leur capacité d’adaptation au marché (en production, mais aussi dans le marketing). Force est de constater que les choses ne sont plus comme au XXe siècle. Alphabet Inc. est le contre-exemple, la grosse majorité de ses projets sont des investissements à long terme. En effet, les Google X Lab sont au cœur de la naissance de nombreuses innovations de rupture, comme la voiture sans conducteur.

 

Pourquoi Alphabet Inc. ?

Google, comme toutes les entreprises, se donne des missions. Construire une communauté de conscience à l’échelle du monde. Avoir ses serveurs partout. Mettre le monde en réseau, et d’une manière nouvelle. Néanmoins, Google est devenu trop gras. Selon l’adage, « Too big to fail » (« trop gros pour faire faillite ») – concept économique que l’on retrouve dans le secteur bancaire – l’entreprise californienne est confrontée au « too big to innovate », que l’on entend souvent dans la Silicon Valley.

CMHQmxPWgAA2hJh

Google vient ainsi d’effectuer une réorganisation majeure de sa structure, qui parachève sa mutation en véritable écosystème aux activités de plus en plus diversifiées. Ce faisant, la firme de Mountain View affirme sa volonté de mettre clairement le cap sur le développement de l’innovation. On comprend facilement que le géant américain est suffisamment mûr pour gagner de l’argent autrement que via la publicité. Dans Alphabet Inc., tous ses résultats financiers seront séparés, chaque entreprise sera donc jugée sur ses résultats, et non sur le résultat global du groupe.

 

Alphabet Inc. deviendrait-il un État ?

Chez Google, les chiffres ne se comptent plus vraiment. Les puristes diront qu’on ne peut pas comparer le chiffre d’affaires d’une multinationale au PIB d’un pays, néanmoins l’ordre de grandeur des chiffres fait quand même à réfléchir. D’ailleurs, Google s’est largement substitué à l’État pour ses employés, en gérant une crèche, en offrant le transport ainsi que les repas gratuits, et en garantissant le salaire d’un salarié à sa famille, 10 ans après sa mort. D’ailleurs, pas besoin d’être une multinationale numérique pour faire du social dans son entreprise. Côté chiffres, la CA Google est de 66 milliards de dollars en 2014. Pour information, c’est équivalent au PIB nominal de la Libye. Éric Schmidt, ancien dirigeant de Google, a même réalisé des déplacements où ils placent les chefs d’État comme des interlocuteurs naturels, comme son déplacement en Corée du Nord. On peut également citer la décision de Google de remplacer « Territoires palestiniens » par « Palestine » sur Google Maps, en 2013.

Encore plus près de nos préoccupations, tout ce qui concerne la liberté individuelle, les données privées ou encore la fiscalité sont au cœur des problématiques des États. Google est trop gros, et a souvent l’image d’un acteur intouchable. D’ailleurs, depuis plusieurs années, et de façon bien plus ciblée, la Commission européenne attaque frontalement Google sur la concurrence. Après Google Search, Bruxelles s’intéresse au système d’exploitation mobile, Android, qui se serait rendu coupable d’abus de position dominante. D’autant plus que les griefs à son encontre vont bien au-delà du simple abus de position dominante sur un marché donné. La firme est en effet régulièrement pointée du doigt pour l’opacité qui règne autour de l’utilisation qu’elle fait des données des utilisateurs qu’elle récupère, ainsi que pour ses montages fiscaux qui lui permettent de capter la valeur ajoutée en Europe sans pour autant se soumettre à l’impôt.

C’est là que nous avons encore besoin de l’État… Il faut néanmoins abandonner l’obsession des limites de l’intervention de l’État et casser le mythe de son incapacité à innover. L’État n’est pas là pour réparer les échecs du marché, l’État est là pour remédier au fait que les marchés sont trop souvent aveugles, négligeant les préoccupations sociales ou environnementales. Il ne faut plus à s’attendre à ce que l’État nous invente un nouveau Minitel, néanmoins l’Etat peut investir dans les startups. On le voit très bien avec l’initiative de la French Tech : créer des regroupements locaux, épauler les startups à l’international, en financer certaines et construire l’image d’une France connectée. Un budget de 215 millions d’euros a été débloqué, dont 15 millions pour vendre la France à l’étranger et donc 200 millions pour accélérer le développement des startups. Effectivement, ce n’est pas énorme à l’échelle de l’économie numérique, mais c’est une initiative.

 

Les marchés financiers, alliés ou ennemis ?

Comme beaucoup, j’ai également des interrogations sur la stratégie de réorganisation lancée par Google. En effet, les marchés financiers sont toujours plus axés sur le court terme. La place croissante prise dans le financement des grandes entreprises, par les investisseurs institutionnels tels que les compagnies d’assurance-vie, les fonds de pension et surtout les fonds d’investissement conduit, au contraire, à favoriser le court terme, sinon le très court terme.

10 points !

10 points !

Dans ce contexte, comment Alphabet Inc. pourra t-il rentabiliser ses investissements dans de l’innovation à long terme ? Dans quelle mesure, maintenant que l’on aura bien plus de transparence dans les résultats financiers du groupe, les actionnaires pourront-ils accepter la création de projets moonshots ?

Ces projets d’exploration, novateurs, ambitieux, et surtout entrepris sans aucune attente de rentabilité à court terme, lancés sans enquêtes approfondies des risques et des avantages potentiels. Ces projets, comme les ballons Loon, le réseau de neurones, les Google Glass, le projet Calico (le projet de prolongation de la vie). Ces projets qui résolvent un problème énorme en proposant une solution radicale, avec l’utilisation d’une technologie de pointe. Ces projets pourront-ils voir le jour ?

Larry Page et Sergey Brin

Larry Page et Sergey Brin

J’ai confiance dans la capacité à Sundar Pichai de continuer à développer Google. J’ai également confiance dans la capacité à Larry Page et Sergey Brin d’innover. J’ai néanmoins des réticences face aux marchés financiers, ils ont demandé depuis des années plus de transparence à Google, ils accueillent plutôt bien l’annonce d’hier, néanmoins ils pourraient être un vrai frein aux plans des deux entrepreneurs.

C’est pourquoi, j’invite les organismes publics à investir dans les entreprises, les startups… quitte à demander des participations dans les sociétés qu’il soutient. Quant à Google, il n’est pas le seul sur cette pente qui mène de la technologie grand public au moonshot scientifique et sociétal, être une firme qui n’est qu’un produit de consommation n’est plus suffisant pour légitimer son existence auprès d’une jeune génération qui, quoi qu’on en dise, sera confrontée à des problèmes environnementaux et sanitaires bien plus graves et immédiats qu’aujourd’hui. Google, enfin Alphabet, est passé à l’âge de raison.