« On va devenir un État vassal » : devant les députés, le fondateur de Mistral AI chiffre à 1 000 milliards le coût de l’inaction

 
Devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, le fondateur de Mistral AI a livré un avertissement sec : l’Europe a quelques mois pour décider si elle produit son intelligence artificielle ou si elle l’achète aux autres. Au-delà, prévient-il, « on va devenir un État vassal ».

Une salle de commission, des pupitres, des micros, le rythme tranquille d’une audition parlementaire un mardi après-midi. Et au pupitre, un entrepreneur-ingénieur de 32 ans qui explique posément que dans deux ans, il sera peut-être trop tard pour que la France pèse quoi que ce soit dans l’IA. D’un côté la lenteur feutrée du calendrier législatif, de l’autre un dirigeant qui répète « on n’a pas le temps » comme un mantra. C’est tout l’enjeu de l’audition d’Arthur Mensch, le patron de Mistral AI, le 12 mai dernier : un message d’urgence livré dans le lieu le moins pressé de la République.

Concrètement, Arthur Mensch était auditionné par la commission d’enquête sur les dépendances numériques de la France, présidée par le député Philippe Latombe et dont la rapporteure est l’écologiste Cyrielle Chatelain.

Sa thèse tient en une phrase : l’intelligence artificielle, ce n’est pas un logiciel de plus, c’est une ressource. « Il faut réfléchir à l’intelligence comme on réfléchit à l’énergie », dit-il, parce qu’au fond le métier consiste à transformer de l’électricité en tokens. Et les chiffres qu’il pose sont énormes. Si toute l’Europe consacre 10 % de sa masse salariale à l’IA d’ici trois à quatre ans, comme le fait déjà Mistral en interne, cela représente environ 1 000 milliards d’euros par an. Mille milliards qui, faute d’acteurs européens, partiraient gonfler le déficit commercial et financer la R&D américaine plutôt que la nôtre.

Une fenêtre de deux ans, et une ressource qui se monopolise

Le vrai cœur du discours, ce n’est pas la peur du chômage, même si Arthur Mensch « n’exclut pas » une hausse dans certains secteurs. C’est une question d’offre.

La France dispose d’un surplus électrique d’environ 9 GW, soit 90 TWh par an, de quoi alimenter des centres de calcul. Sauf que les géants américains, qui déploient des sommes colossales, ont les bilans nécessaires pour acheter cette capacité avant même de voir la demande. Une fois les électrons réservés, ils le restent : il faut des années pour construire de nouvelles centrales. Arthur Mensch parle donc d’une « monopolisation de la ressource énergétique européenne » qui se joue dans les deux ans, et qu’il juge « irrémédiable ». L’objectif de Mistral, 1 GW de capacité d’ici 2029, il le reconnaît lui-même : « ce n’est pas suffisant ».

Là où il faut tendre l’oreille, c’est sur ce que ce discours sert aussi. Mistral n’est pas un observateur neutre : c’est une entreprise valorisée 11,7 milliards d’euros, qui demande de la « visibilité » publique pour oser engager des dizaines de milliards. Autrement dit, des commandes de l’État et des clauses de préférence européenne. C’est légitime, mais ce n’est pas désintéressé. Et l’audition a son angle mort : Arthur Mensch critique la lourdeur réglementaire européenne sans rappeler que Mistral a activement fait pression contre l’AI Act. Il dénonce l’oligopole américain sans mentionner qu’il a levé une partie de ses fonds auprès d’investisseurs américains comme Andreessen Horowitz ou Nvidia. Le diagnostic est solide. Le médecin a aussi une pharmacie.

Reste le plus frappant : le contraste entre l’orateur et son public. D’un côté, un dirigeant qui martèle un compte à rebours de 24 mois. De l’autre, une commission d’enquête qui dispose de six mois pour rendre un rapport, lequel nourrira peut-être, un jour, une proposition de loi.

Sur le sujet de l’électricité, là où Arthur Mensch voit une course déjà lancée, les questions des députés portaient encore sur le cadrage du problème. Ce n’est pas un reproche aux parlementaires, c’est leur métier d’enquêter. Mais soyons honnêtes : quand un secteur se compte en années de retard et qu’une institution se compte en mois de procédure, le décalage de tempo est lui-même une partie du problème.

Pour qui ce discours compte-t-il vraiment ? Pas pour le grand public au quotidien, pas tout de suite. Il s’adresse à l’État comme acheteur, aux administrations qui choisissent leur cloud, aux industriels qui signent avec des fournisseurs d’IA. C’est à ce niveau que se décide si l’argent reste en Europe ou non. Et c’est là que le bât blesse : Arthur Mensch demande un signal de marché clair, mais il ne dit pas un mot de la formation des salariés dont les métiers vont changer, ni de l’auditabilité des modèles déployés dans les services publics. Le levier qu’il réclame est puissant. Il n’est pas le seul à tirer.

Le diagnostic d’Arthur Mensch est l’un des plus clairs qu’on ait entendus sur le sujet, et il a le mérite d’assumer les mauvaises nouvelles. Mais un avertissement n’a de valeur que s’il est entendu à temps, et rien dans le rythme de l’Assemblée ne laisse penser que le compte à rebours de 24 mois sera respecté. La vraie question n’est donc pas de savoir si Arthur Mensch a raison. C’est de savoir si quelqu’un, dans cette salle, a réglé sa montre sur la sienne.


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