Quand Google parle de quadrillions, faut-il encore l’écouter ?

 
Google va investir jusqu’à 190 milliards de dollars en 2026, traite 3,2 quadrillions de tokens par mois, et alimente des data centers qui pèsent désormais plus qu’un pays moyen sur le réseau électrique. Ces chiffres sont vrais. Ce qui est faux, c’est qu’ils signifient encore quelque chose.
Sundar Pichai // Crédits : Google

Lors de l’ouverture de la Google I/O, il y a un moment, mardi soir, où le CEO de Google Sundar Pichai a balancé un chiffre que l’on retrouve dans le billet du blog officiel. Pas un de ces chiffres qu’on retient. Un de ces chiffres devant lesquels on hoche la tête en faisant semblant de comprendre. Trois virgule deux quadrillions de tokens par mois. Plus haut dans la même phrase, il avait expliqué qu’il y a deux ans, ce nombre était de 9 700 milliards (l’année dernière au même I/O, 480 000 milliards). Donc multiplication par 330 en vingt-quatre mois. À ce niveau, ce n’est plus un chiffre, c’est une incantation. Et c’est très précisément le problème.

Reprenons calmement. Un quadrillion vaut mille billions, soit un million de milliards. Si vous écrivez 3,2 quadrillions en chiffres, ça donne 3 200 000 000 000 000. Quinze zéros. Pour vous donner un repère, ce nombre dépasse l’estimation basse du nombre total d’étoiles dans l’univers observable, qui tourne autour de 10 puissance 22. On est encore loin, certes, mais on s’en approche. Et tout ça pour parler de fragments de texte traités par des serveurs Google.

Le mot « token », dans cette industrie, désigne en gros trois quarts de mot. Le chiffre revient donc à dire que Google traite chaque mois l’équivalent d’environ 2,4 quadrillions de mots, soit, en gros, plusieurs millions de fois la totalité de Wikipédia toutes langues confondues.

Vous voyez où je veux en venir ? Personne, dans la salle de Mountain View ni devant son écran, n’a la moindre intuition de ce que représente ce volume. Ce n’est pas une donnée, c’est une démonstration de force.

L’argent comme dernière langue commune

Heureusement, il reste un type de chiffre que tout le monde comprend encore : l’argent. Et là, ça vaut le détour. Google va dépenser entre 180 et 190 milliards de dollars en 2026 rien qu’en investissements d’infrastructure. Pour situer, c’est six fois plus qu’en 2022, soit quatre ans en arrière. C’est aussi à peu près le budget annuel total de l’Éducation nationale française, multiplié par trois.

Et Google n’est pas seul. Microsoft dépensera 190 milliards aussi cette année. Meta entre 125 et 145 milliards. Amazon 200 milliards. Total cumulé pour ces quatre entreprises : plus de 725 milliards de dollars en douze mois, en hausse de 77 % par rapport à 2025. C’est, à peu près, le PIB annuel de la Pologne. Englouti, par quatre entreprises américaines, dans ce qu’elles appellent leur « AI build-out ».

Goldman Sachs, qu’on n’accusera pas d’être technophobe, a calculé en décembre dernier qu’à ce niveau, l’investissement en infrastructure IA, mesuré en proportion du PIB américain, atteint le pic du boom dot-com de la fin des années 90. Le mot « bulle » reste pour l’instant tabou à Wall Street, mais il flotte.

Alphabet a vu son cours de Bourse grimper de 7 % après l’annonce de sa hausse de CapEx, parce que les investisseurs croient au retour. Meta a perdu plus de 6 % le même jour, parce que les investisseurs n’y croient plus tout à fait. Cela ressemble de plus en plus à 1999, où tout semble être de la croyance.

L’addition planétaire, présentée plus tard

Restent les chiffres dont personne n’aime parler. L’électricité, par exemple. Les centres de données américains ont consommé 183 térawatt-heures en 2024, soit plus de 4 % de l’électricité totale du pays, selon les estimations de l’IEA reprises par le Pew Research Center. C’est, peu ou prou, la consommation annuelle du Pakistan.

À l’échelle mondiale, l’IEA estime la consommation des data centers à 415 TWh en 2024. La Brookings Institution projette 1 050 TWh en 2026. Si les data centers étaient un pays, ils seraient cette année le cinquième consommateur d’énergie au monde, entre le Japon et la Russie. Le tout pour traiter, on l’a vu, l’équivalent de plusieurs millions de Wikipédia par mois.

Le ratio entre l’énergie consommée et l’utilité produite, posé crûment, fait grincer des dents. Mais ça se défend. Vaincre le cancer, oui. Mettre des lunettes à son chat, non.

À qui sert encore cette langue des superlatifs, alors ? Aux investisseurs, qui ont besoin de croire au prochain trillion. Aux ingénieurs, qui ont besoin de justifier leurs salaires et leurs budgets en tokens. Aux gouvernements américains, chinois et bientôt européens, qui voient dans cette course une question de souveraineté plus que d’utilité réelle. Au grand public, en revanche, ces chiffres ne servent à rien. Ils anesthésient. Ils transforment un débat public légitime, celui de la pertinence de cet investissement, en spectacle technique.

Quand Sundar Pichai dit « 3,2 quadrillions de tokens », il ne nous informe pas. On regarde. Et la presse, souvent, elle joue le jeu.

On peut être, et je le suis, enthousiaste sur l’IA et lucide sur ses chiffres. Les deux ne s’excluent pas. Mais à force d’aligner des quadrillions, des centaines de milliards et des térawatts comme s’ils étaient des arguments, on a fini par construire une langue que plus personne ne parle vraiment, sauf à dire : c’est gros, c’est plus gros que la fois d’avant, faites-nous confiance.

La vraie question, celle qu’on devrait poser dès maintenant, est plus modeste. Combien tout ça nous coûte, vraiment ? Et pour quoi, exactement ? Tant qu’on ne répond pas, le show continuera. Avec, l’an prochain, une diapositive un peu plus impressionnante. Et un nombre encore plus vide.

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