Batteries, cartes mères, verre coloré : la plainte d’Apple dessine le smartphone ChatGPT d’OpenAI

 
En attaquant OpenAI pour vol de secrets industriels, Apple voulait prouver un pillage. Elle a aussi, sans le vouloir, publié le portrait-robot le plus précis à ce jour de l’appareil que prépare son rival : composants, fournisseurs, choix de design. On a lu la plainte comme une fiche technique.
Crédits : Frandroid

D’habitude, pour deviner un produit non annoncé, on épluche des rumeurs, des brevets et des photos floues d’usine. Pour le premier appareil d’OpenAI, la source la plus bavarde vient d’ailleurs : les 41 pages de la plainte déposée par Apple devant un tribunal fédéral. En listant ce que ses ex-salariés auraient emporté, étudié ou apporté en entretien d’embauche, Cupertino dresse en creux la liste de courses de son concurrent. Et cette liste raconte un produit bien plus concret qu’un gadget expérimental.

Rappel du dossier. OpenAI a racheté io, la structure matérielle cofondée par Jony Ive et Tang Tan, ex-patron du design produit de l’iPhone, pour 6,5 milliards de dollars en mai 2025. La société a confirmé ses premiers prototypes en novembre 2025, et l’analyste Ming-Chi Kuo évoquait en avril un smartphone reposant sur des agents d’IA, visé pour 2028, avec MediaTek et Qualcomm dans la boucle. Le reste tenait du mystère : à quoi ressemblerait l’objet. La plainte apporte des réponses involontaires.

Une liste de courses qui ressemble furieusement à un téléphone

Selon Apple, les candidats étaient invités à apporter en entretien des « vraies pièces » de leur travail chez Apple : batteries, cartes mères, SIP, blindages, mais aussi des « coques et dos en verre de différentes couleurs ». Chaque terme mérite une seconde de décodage.

Le SIP, un système complet intégré dans une seule puce compacte, signale une obsession de miniaturisation. Les blindages renvoient à la gestion des interférences électromagnétiques, un problème d’appareil bourré d’antennes. Les dos en verre déclinés en coloris, eux, ne servent à rien dans un prototype de laboratoire : c’est un réflexe de produit grand public, pensé pour une étagère de boutique. Ajoutez l’intérêt allégué d’OpenAI pour les techniques de finition du métal d’Apple, et le supposé compagnon expérimental prend la silhouette d’un objet premium, coloré, produit en volume.

Le profil des recrutements confirme la direction. Toujours selon la plainte, les entretiens creusaient la sélection de composants, les outils de CAO, la simulation, la gestion des fournisseurs. On ne débauche pas des ingénieurs systèmes de l’iPhone et des spécialistes de la fabrication de cartes mères pour construire une enceinte connectée.

Foxconn, Luxshare, Goertek : la chaîne de l’iPhone joue sur les deux tableaux

Autre enseignement de taille : OpenAI construit sa chaîne de production dans celle d’Apple, pas à côté. La plainte rappelle qu’OpenAI a annoncé en 2025 un partenariat avec Foxconn, l’assembleur historique de l’iPhone, et engagé Luxshare et Goertek, deux fournisseurs établis de Cupertino, pour ses composants.

Apple va plus loin : un de ses partenaires aurait exécuté pour OpenAI l’une de ses techniques secrètes de finition du métal, trompé sur les autorisations, et un fournisseur de batteries aurait été approché avec un vocabulaire interne que seuls des initiés connaissent. Pour des sous-traitants soumis aux clauses d’exclusivité et à la traçabilité maniaques d’Apple, servir les deux camps va devenir un exercice d’équilibriste. L’affaire du piratage de Tata l’a déjà montré : c’est dans la chaîne d’approvisionnement que vivent désormais les secrets, et que se joue leur perte.

Prudence obligatoire : tout ce qui précède décrit la version d’Apple, dans une procédure qu’OpenAI conteste et qui prendra des années. Le calendrier 2028 reste une projection d’analyste, et rien ne garantit que le produit final ressemblera aux pièces étudiées par les recrues.

Il n’empêche. Entre l’arsenal de confidentialité déballé par Apple et le cahier des charges qui affleure dans ses accusations, ce procès documente le smartphone ChatGPT mieux que deux ans de rumeurs. Si Apple attaque si fort, c’est aussi qu’elle a vu, dans le détail, ce que l’équipe de Tang Tan est en train d’assembler. Le meilleur aperçu de l’appareil d’OpenAI, c’est finalement Apple qui vient de le fournir. Et la plainte pour espionnage industriel devient, malgré elle, un document marketing.


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