Analyser vos selles avec des caméras IA : la nouvelle tendance tech des toilettes ne fait pas consensus

 
Clipsez une caméra sur la cuvette, asseyez-vous, et une IA note sur votre santé intestinale. La technologie est déjà en vente, mais les gastroentérologues se demandent à quoi elle sert vraiment.
Throne One // Source : Throne

Le créneau des toilettes connectées s’emballe. Throne, une startup d’Austin, vient de lever 10 millions de dollars (environ 8,6 millions d’euros), et elle n’est pas seule : Business Insider rappelle que Toto commercialise déjà son Stool Scan au Japon, tandis que Vivoo mise sur l’analyse d’urine. Il faut dire que le marché de la santé intestinale pourrait approcher 106 milliards de dollars (environ 91 milliards d’euros) d’ici 2029.

Le fonctionnement est simple. Ces boîtiers blancs se clipsent sur le rebord de la cuvette, caméra tournée vers le fond ; vous vous asseyez, la caméra s’enclenche, l’IA note la couleur et la consistance de vos selles et de votre urine, puis l’application affiche des scores d’hydratation et de santé intestinale.

L’appareil de Throne est vendu 399 dollars, auxquels s’ajoute un abonnement mensuel de 5,99 dollars (ou 70 dollars par an). Il utilise des capteurs entraînés avec l’aide de gastro-entérologues pour suivre la consistance des selles, l’hydratation et la couleur de l’urine, dixit son constructeur.

Withings U-Scan // Source : Withings

D’autres acteurs se positionnent sur ce segment :

  • Kohler Dekoda : un boîtier optique à clipser coûtant 450 dollars (390 euros), complété par un abonnement mensuel de 6,99 dollars (ou 70 dollars par an pour une formule individuelle, 130 dollars pour une famille jusqu’à cinq profils). Il intègre un lecteur d’empreintes digitales sur une télécommande et télécharge les données cryptées en trois à cinq minutes vers un cloud propriétaire pour évaluer l’hydratation et le sang dans les selles.
  • Toto Stool Scan : une option intégrée aux toilettes haut de gamme Neorest au Japon (environ 2900 euros), mesurant la forme, la consistance, la couleur et le volume des selles via une technologie LED. Toto prévoit un lancement aux États-Unis début 2027.
  • Withings U-Scan : un lecteur d’urine fixé dans la cuvette, facturé 350 euros pour le kit de départ, associé à un abonnement pour des cartouches de biomarqueurs (nutrition, hydratation, risque de calculs rénaux).
  • Vivoo Smart Toilet : un modèle accessible dès 87 dollars (75 euros) avec abonnement après trois mois, orienté sur l’urine et l’hydratation.

De base, ces solutions contournent l’un des principaux défauts des montres et bracelets connectés : l’oubli de port. Comme l’explique un porte-parole de Toto, l’usage des sanitaires constitue une « interface immédiate et continue ».

App de suivi de Toto // Source : Toto

Est-ce vraiment utile ?

Ces équipements établissent une référence personnelle de l’utilisateur pour repérer des variations de consistance ou de fréquence. Kyle Staller, gastro-entérologue au Massachusetts General Hospital et à la Harvard Medical School, y voit une utilité pour pallier les biais de mémoire des patients : « Vous avez la perception du patient sur ce qui se passe, mais c’est bien d’avoir des données objectives pour qualifier cela ».

Pour autant, la frontière entre simple relevé statistique et analyse médicale reste stricte. Brennan Spiegel, directeur de recherche aux services de santé de Cedars-Sinai, rappelle qu’une modification des selles peut provenir d’une multitude de facteurs (stress, sommeil, alimentation, hormones) : « Il n’y a pas vraiment de moyen clair validé dans la littérature scientifique montrant que ces technologies peuvent faire la distinction entre ces deux situations », à savoir un simple manque ponctuel de fibres ou un problème pathologique sous-jacent.

Et puis, pour une personne au transit régulier, l’intérêt reste mince. Daniel Freedberg, gastroentérologue à New York et porte-parole de l’American Gastroenterological Association, juge « la dépense excessive. Si vous voulez regarder vos selles, vous pouvez simplement le faire vous-même. Je ne sais pas si l’IA apporte beaucoup de science nouvelle à cela. »

Kohler et Throne répliquent que la vraie valeur vient du suivi sur des mois, à l’image des coachs santé par IA qui fleurissent à nos poignets. L’argument porte surtout pour les malades chroniques. Scott Hickle, PDG et cofondateur de Throne, rappelle que les patients atteints de maladies inflammatoires de l’intestin sont censés tenir un journal de leurs selles, mais que personne ne le fait vraiment : « Personne n’a envie de faire un journal de ses excréments », ironise-t-il.

Throne promet mieux pour sa prochaine génération : détecter le sang dans les selles grâce à l’imagerie multispectrale, plus fine que l’œil nu, avec un lancement espéré d’ici deux ans. Néanmoins, ses appareils ne remplaceront pas les examens de laboratoire. Le Dr Rishi Naik, professeur adjoint à l’université Vanderbilt, insiste sur ce point : « Il ne faut pas confondre cela avec les tests sur les selles pour le cancer du côlon, qui détectent l’ADN fécal ou utilisent des tests immunochimiques fécaux permettant de repérer du sang occulte dans les selles que cet appareil n’est pas en mesure de détecter ».

Au final, ces produits demeurent classés comme de simples appareils de bien-être si l’on en croit les retours des différents spécialistes interrogés sur le sujet. Pour un malade de Crohn, un tel outil peut changer le quotidien. Pour l’amateur curieux qui veut mesurer l’effet de son kombucha maison, ça fait cher payé pour scruter la cuvette.


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