
Les 1er et 2 novembre, 28 reprĂ©sentants gouvernementaux et la prĂ©sidente de la Commission europĂ©enne Ă©taient rĂ©unis au Royaume-Uni afin de signer la dĂ©claration de Bletchley Ă l’occasion du sommet sur la sĂ©curitĂ© de l’intelligence artificielle. Les accords pourraient entraĂ®ner la crĂ©ation de groupes de travail internationaux dĂ©diĂ©s Ă la question de l’IA, Ă l’instar du GIEC avec le rĂ©chauffement climatique.
Pour aller plus loin
ChatGPT, Midjourney… Comment les IA vont-elles ĂŞtre rĂ©gulĂ©es ? Voici quelques Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse
Un accord rempli de généralités, mais une première étape
Ces diffĂ©rents États dĂ©clarent que « l’IA doit ĂŞtre conçue, dĂ©veloppĂ©e, dĂ©ployĂ©e et utilisĂ©e en toute sĂ©curitĂ©, de manière Ă ĂŞtre centrĂ©e sur l’ĂŞtre humain, digne de confiance et responsable. » D’un commun accord, ils prĂ©cisent savoir que l’IA pose des questions sur la protection des droits de l’homme ainsi que de l’Ă©thique, et que l’intelligence artificielle pose des risques imprĂ©vus dĂ©libĂ©rĂ©s ou involontaires « dĂ©coulant de la capacitĂ© Ă manipuler le contenu ou Ă gĂ©nĂ©rer du contenu trompeur. » Des questions « d’une importance cruciale » et qui doivent ĂŞtre traitĂ©es urgemment pour les signataires. C’est donc « notre comprĂ©hension de ces risques potentiels et des mesures Ă prendre pour y faire face » qui doivent ĂŞtre les prioritĂ©s dans les politiques publiques des États signataires.

Dans le texte de la dĂ©claration, la responsabilitĂ© des dangers des modèles d’IA est imputĂ©e Ă ceux qui les dĂ©veloppent. Par exemple, si ChatGPT commet des fautes, c’est Ă cause d’OpenAI ; de mĂŞme pour Google avec Bard. Selon la dĂ©claration, l’IA offre des possibilitĂ©s pour le service public, y compris dans le « renforcement des efforts visant Ă atteindre les objectifs de dĂ©veloppement durable des Nations unies. » Pour y arriver, tout le monde est convié : nations, instances internationales, entreprises, sociĂ©tĂ© civile et monde universitaire.
Pour ces 28 pays, jusqu’Ă maintenant, tout s’est bien dĂ©roulĂ©
Un autre Ă©lĂ©ment issu de la dĂ©claration semble dĂ©noter : tous les pays s’accordent Ă dire que la communautĂ© internationale a fait ce qu’il fallait afin de « promouvoir une croissance Ă©conomique inclusive, le dĂ©veloppement durable et l’innovation, de protĂ©ger les droits de l’homme et les libertĂ©s fondamentales, et de favoriser la confiance du public dans les systèmes d’IA afin qu’ils rĂ©alisent pleinement leur potentiel. »

Les signataires voient en l’IA une opportunitĂ© pour « soutenir la croissance durable et combler le fossĂ© du dĂ©veloppement. » NĂ©anmoins, les grandes entreprises spĂ©cialisĂ©es sont pour la plupart amĂ©ricaines et la recherche se concentre outre-Atlantique ainsi qu’en Chine. Le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ONU, AntĂłnio Guterres, rappelle qu’un rapport d’Oxford Insights de 2022 rĂ©vèle « qu’aucun pays africain ne figure parmi les 50 premiers en matière de prĂ©paration Ă l’IA » et que « vingt-et-un des vingt-cinq pays les moins bien notĂ©s sont africains. »

L’Europe aussi a beaucoup Ă jouer dans l’IA, comme l’assume pleinement le Gouvernement français. Pour Bruno Le Maire, ministre de l’Ă©conomie français prĂ©sent au sommet de Londres, « nous ne devons pas rĂ©pĂ©ter les erreurs de la dernière rĂ©volution technologique des annĂ©es 1990. » C’est pourquoi il a appelĂ© l’UE à « innover avant de rĂ©guler. »
Les engagements des États signataires
La dĂ©claration de Bletchley prĂ©cise que les risques de l’IA sont internationaux et que « la meilleure façon de les traiter est donc de recourir Ă la coopĂ©ration internationale. » Les 28 pays disent vouloir y arriver « par le biais des instances internationales existantes et d’autres initiatives pertinentes ». Ainsi, des groupes de travail pourraient crĂ©er des « catĂ©gorisations de risques basĂ©es sur les circonstances nationales et les cadres juridiques applicables. » La dĂ©claration mentionne Ă©galement la possibilitĂ© d’adopter des principes communs ainsi que des codes de conduite.

L’initiative la plus large et la plus avancĂ©e Ă l’heure actuelle est sans doute l’AI Act, une lĂ©gislation europĂ©enne dĂ©diĂ©e Ă l’intelligence artificielle et qui est en cours de vote au Parlement europĂ©en. Par ailleurs, l’Union europĂ©enne fait partie des signataires de la dĂ©claration aux cĂ´tĂ©s de l’Australie, du BrĂ©sil, du Canada, du Chili, de la Chine, de la France, de l’Allemagne, de l’Inde, de l’IndonĂ©sie, de l’Irlande, d’IsraĂ«l, de l’Italie, du Japon, du Kenya, de l’Arabie saoudite, des Pays-Bas, du Nigeria, des Philippines, de la CorĂ©e du Sud, du Rwanda, de Singapour, de l’Espagne, de la Suisse, de la Turquie, de l’Ukraine, des Émirats arabes unis, du Royaume-Uni et des États-Unis.
Un sommet dĂ©criĂ© par certains acteurs privĂ©s…
La veille du Sommet, une lettre ouverte a Ă©tĂ© adressĂ©e au Premier ministre britannique, Rishi Sunak, qui accueillait le sommet. SignĂ©e par une centaine d’organisations expertes et militantes internationales, dont des syndicats de travailleurs, elle dĂ©plore leur mise Ă l’Ă©cart. Parmi les signataires, on trouve la fondation Mozilla, l’Open Rights Group, Amnesty International, la ConfĂ©dĂ©ration europĂ©enne des syndicats (qui comprend en France la CFDT, la CGT ou encore FO), ou encore l’Open Data Institute.

Selon elles, leur participation a Ă©tĂ© « sĂ©lective et limitĂ©e » et le sommet est une « occasion manquĂ©e. » D’ailleurs, le contenu du sommet aussi est mis en cause : il serait « excessivement axĂ© sur la spĂ©culation concernant les « risques existentiels » lointains des systèmes d’IA « pionniers » ». La lettre insiste sur le fait que des travailleurs sont licenciĂ©s Ă cause des progrès de l’IA et que ces progrès sont contrĂ´lĂ©s par « une poignĂ©e de grandes entreprises technologiques » qui « acquièrent encore plus de pouvoir et d’influence. »
… mais pas par tous
De l’autre cĂ´tĂ©, les grandes entreprises du numĂ©rique, notamment celles spĂ©cialisĂ©es en IA, se sont montrĂ©es plus collaboratives Ă l’Ă©gard du Sommet. Par exemple, OpenAI a annoncĂ© la crĂ©ation d’une Ă©quipe de « prĂ©paration » face aux risques liĂ©s Ă l’IA. Elle « contribuera au suivi, Ă l’Ă©valuation, Ă la prĂ©vision et Ă la protection contre les risques catastrophiques couvrant de multiples catĂ©gories ». Google aussi joue le jeu en indiquant Ă©largir son programme de rĂ©compense pour ceux qui trouvent des vulnĂ©rabilitĂ©s dans ses modèles d’IA afin d’encourager « la recherche sur la sĂ»retĂ© et la sĂ©curitĂ© de l’IA ». Enfin du cĂ´tĂ© de Microsoft, on se contente de rappeler ses « politiques et pratiques en matière de sĂ©curitĂ© de l’IA ».

Un jeu tout de mĂŞme contraint par un dĂ©cret de la Maison-Blanche publiĂ© ce 30 octobre. Parmi les obligations qu’il pose aux entreprises qui dĂ©veloppent des modèles d’AI, il y a celle du partage des rĂ©sultats des tests de sĂ©curitĂ© avec le gouvernement amĂ©ricain. D’ailleurs, le PDG d’OpenAI, Sam Altman, s’est montrĂ© critique envers le dĂ©cret : s’il est « favorable Ă la rĂ©glementation des systèmes », il se prononce Ă©galement « contre la capture rĂ©glementaire ». Dans une publication sur X, il appuie sur le fait qu’il ne faut « pas ralentir l’innovation des petites entreprises/Ă©quipes de recherche. »
Vers un GIEC dĂ©diĂ© Ă l’IA ?
Le modèle du GIEC semble avoir fait ses preuves sur la question environnementale, grâce Ă la rĂ©alisation et Ă la synthèse de nombreuses Ă©tudes et Ă la crĂ©ation d’un consensus scientifique. Ce mĂŞme modèle pourrait ĂŞtre rĂ©pliquĂ© Ă propos de l’IA. C’est ce vers quoi semble tendre la dĂ©claration de Bletchley : elle soutient « un rĂ©seau de recherche scientifique sur la sĂ©curitĂ© de l’IA » venant renforcer les collaborations internationales. Le tout dans le but de « faciliter la mise Ă disposition des meilleures connaissances scientifiques disponibles pour l’Ă©laboration des politiques et de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral. »
Le GIEC est cependant une initiative Ă l’origine de l’Organisation des Nations Unies. Ça tombe bien, son secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral AntĂłnio Guterres Ă©tait prĂ©sent au sommet. Dans une dĂ©claration, il reconnaĂ®t lui aussi que « le fossĂ© entre l’IA et sa gouvernance est large et ne cesse de se creuser. » Pour AntĂłnio Guterres, « les principes de gouvernance de l’IA devraient ĂŞtre fondĂ©s sur la Charte des Nations unies et sur la DĂ©claration universelle des Droits de l’Homme. »

C’est pourquoi le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ONU a annoncĂ© il y a quelques jours la crĂ©ation d’un organisme consultatif dĂ©diĂ© Ă l’IA : pour l’ONU, c’est une Ă©tape importante dans ses efforts de rĂ©solution des problèmes de gouvernance internationale de l’IA. Cet organisme est composĂ© d’« experts gouvernementaux, du secteur privĂ©, de la communautĂ© scientifique, de la sociĂ©tĂ© civile et du monde universitaire ». L’un des objectifs de cet organisme est justement de « bâtir un consensus scientifique mondial sur les risques et les dĂ©fis » de l’IA. Cet organisme n’a donc pas la mĂŞme forme que le GIEC, mais s’en rapproche sur certains points.
Un calendrier a d’ores et dĂ©jĂ Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lé : le comitĂ© publiera des recommandations prĂ©liminaires cette annĂ©e, avant des recommandations finales pour l’Ă©té 2024. Le but : ĂŞtre prĂŞt pour le Sommet de l’avenir en septembre 2024, mais Ă©galement pour le prochain sommet international dĂ©diĂ© Ă l’IA.
Un prochain sommet de l’IA dès l’annĂ©e prochaine, en France
Dans un communiquĂ© du ministère de l’Économie, on apprend que la France accueillera le prochain Sommet sur la sĂ©curitĂ© de l’intelligence artificielle, qui aura lieu Ă Paris en 2024. Mais avant, un mini-sommet virtuel sera organisĂ© dans six mois par la CorĂ©e du Sud. De quoi prĂ©parer le « vrai » sommet français.
L’objectif de ce futur sommet sera d’intensifier et d’Ă©largir la coopĂ©ration autour de l’IA suite Ă cette dĂ©claration. On peut imaginer que d’autres pays pourraient se joindre, si ce premier bilan d’Ă©tape, au Royaume-Uni, s’est montrĂ© suffisamment concluant.
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