Pourquoi Elon Musk a dépensé près de 500 millions de dollars pour faire perdre les démocrates aux midterms

 
Plus de 442 millions de dollars injectés dans la campagne : à huit jours du scrutin du 3 novembre, Elon Musk est devenu le premier bailleur de fonds des élections de mi-mandat américaines. Au-delà de ses discours contre la « gauche radicale », le patron de SpaceX et de Tesla cherche surtout à éviter que ses entreprises ne se retrouvent sous le feu des commissions d’enquête parlementaires si le Congrès change de camp.

La perspective d’une victoire démocrate aux élections de mi-mandat du mardi 3 novembre donne des sueurs froides à Elon Musk, et les derniers modèles électoraux n’ont rien pour le rassurer. Selon les projections de Decision Desk HQ mises à jour le 25 octobre, le parti démocrate affiche 79 % de chances de reprendre la Chambre des représentants et 56 % de ravir le Sénat, où les républicains ne disposent aujourd’hui que d’une courte majorité de 53 sièges sur 100.

Pour l’homme le plus riche du monde, un tel basculement du Congrès aurait des conséquences très concrètes : les élus démocrates promettent déjà de le convoquer devant les commissions parlementaires dès leur prise de fonction, le 3 janvier 2027. Cette menace a eu raison de ses promesses de sobriété financière. En mai 2025, au Qatar Economic Forum, le milliardaire assurait pourtant qu’il dépenserait « beaucoup moins » lors des prochains scrutins, tout en laissant une porte entrouverte s’il voyait une bonne raison de remettre au pot. On connaît tous ce genre de bonne résolution, version « cette année, je ne craque pas pendant les soldes » : face au spectre d’une défaite républicaine, la sienne n’aura pas résisté à l’automne.

D’après le décompte de The Hill à partir des derniers dépôts auprès de la Commission électorale fédérale (FEC) avant le vote, Elon Musk a déjà injecté plus de 442 millions de dollars (environ 393 millions d’euros) sur ce cycle électoral, pulvérisant son précédent record de 290 millions (environ 258 millions d’euros) établi en 2024.

Ce montant fait de lui le plus gros donateur individuel connu de ces midterms. Dans le détail, 158 millions de dollars ont transité en septembre par le Senate Leadership Fund, principal comité de soutien aux candidats républicains au Sénat, avant d’être reversés à Texas PAC, un groupe qui soutient Ken Paxton, candidat républicain au Sénat au Texas, tandis que sa propre structure, l’America PAC, a encore encaissé 76,8 millions en octobre.

Aucun particulier n’avait jamais autant donné lors d’une élection américaine moderne. Une analyse des déclarations à la FEC publiée le 23 octobre par le Washington Post arrive même à 446 millions de dollars. Le précédent record pour un donateur finançant d’autres candidats appartenait à Sheldon et Miriam Adelson, avec environ 218 millions de dollars (environ 194 millions d’euros) en 2020.

Cet afflux massif d’argent repose sur le mécanisme des « super PAC » : des comités d’action politique autorisés à recevoir des sommes illimitées, la justice américaine considérant, depuis l’arrêt Citizens United de la Cour suprême en 2010, que dépenser pour faire campagne relève de la liberté d’expression et qu’une organisation indépendante du candidat ne peut pas le corrompre directement.

Rapportée à une fortune estimée à plus de 1 000 milliards de dollars, la facture pèse d’ailleurs moins de 0,05 % de son patrimoine, soit l’équivalent d’une quarantaine d’euros pour quelqu’un qui posséderait 100 000 euros.

Ce qu’une majorité démocrate changerait pour Elon Musk

Sur le plan strictement commercial, perdre le Congrès ne coûterait pas directement ses contrats à SpaceX, puisque les parlementaires ne signent pas eux-mêmes les commandes de la NASA ou du Pentagone. Ils votent en revanche le budget de ces agences fédérales et disposent du pouvoir de convoquer leurs dirigeants. Or, les commandes publiques de SpaceX s’envolent : selon le cabinet FedScout, cité par CNBC, SpaceX a déjà décroché 6,78 milliards de dollars (environ 6 milliards d’euros) de contrats fédéraux en 2026, contre 3,97 milliards en 2025 et 3,8 milliards sur l’ensemble de l’année 2024.

Surtout, une majorité démocrate offrirait à l’opposition la présidence des commissions parlementaires et, avec elle, le redoutable pouvoir d’assigner à comparaître sous serment. Le mardi 20 octobre, Politico a détaillé les trois chantiers que les élus démocrates entendent ouvrir : son passage à la tête du DOGE (la structure chargée de sabrer dans les dépenses fédérales), les conflits d’intérêts liés aux contrats et subventions de SpaceX et Tesla, ainsi que le bridage de Starlink en Ukraine. Ce dernier dossier est de loin le plus sensible : mi-octobre, les terminaux satellitaires de l’armée ukrainienne ont subitement été bridés à 160 km/h, ce qui a rendu une partie de ses drones d’attaque et d’interception quasi inutilisables sur le terrain.

Pour aller plus loin
« Nos forces n’ont pas été averties » : l’Ukraine accuse SpaceX d’avoir limité Starlink en pleine guerre

Selon le Wall Street Journal, l’ordre de couper le robinet serait venu directement d’Elon Musk, là où des responsables cités par Reuters pointent plutôt la Maison-Blanche et où le Pentagone nie toute implication. Pour se justifier, le patron de SpaceX rappelle que Starshield, la déclinaison militaire du réseau, appartient au gouvernement américain, tout en assurant que l’usage de Starlink, un service civil, pour mener des frappes offensives n’a jamais été autorisé.

L’administration Trump ne lui facilite pas la tâche : le mercredi 21 octobre, le secrétaire d’État Marco Rubio a affirmé que l’accès de l’Ukraine à Starlink dépendait de SpaceX et d’Elon Musk, comme le détaille Numerama.

Si Kiev annonce un retour à la normale depuis le samedi 24 octobre, l’affaire ne se refermera pas de sitôt : quatre sénateurs républicains, dont le Texan John Cornyn, battu par Ken Paxton lors de la primaire républicaine plus tôt cette année, ont cosigné une demande d’enquête officielle adressée à l’inspecteur général du Pentagone.

Pour aller plus loin
Elon Musk a ordonné de brider Starlink en Ukraine, selon le Wall Street Journal

Face à la menace de ces investigations parlementaires, la réponse d’Elon Musk sur X n’a pas fait dans la dentelle : « Vivre par l’épée, mourir par l’épée », a-t-il lancé, suivi de la promesse de s’en prendre à ceux qui tireraient les ficelles en coulisses. Jim Himes, chef de file des démocrates à la commission du Renseignement de la Chambre des représentants, lui a répondu dans une vidéo que le contrôle parlementaire découlait directement de la Constitution.

On aurait tort, au passage, de voir dans le camp républicain un allié automatique de ses affaires industrielles : la grande loi budgétaire de Donald Trump a supprimé, au 30 septembre 2025, le crédit d’impôt fédéral de 7 500 dollars (environ 6 700 euros) sur les voitures électriques, une mesure qui pénalise directement Tesla.

Le Texas, vitrine du bras de fer

Le Texas, où Elon Musk a désormais installé Tesla, SpaceX et sa résidence principale, concentre la plus grosse part de ces dépenses. Selon le décompte de CNBC, au moins 189,6 millions de dollars (environ 169 millions d’euros) issus de sa poche ont servi à soutenir le procureur général républicain Ken Paxton dans sa course au Sénat.

Mais ce déluge de dollars nourrit justement la campagne adverse : son rival démocrate, James Talarico, mène de trois points dans la moyenne des sondages FiftyPlusOne au 23 octobre, après avoir fait de l’« achat » de ce siège de sénateur son principal angle d’attaque.

Entre croisade idéologique et bouclier industriel

Réduire cette démarche au seul portefeuille serait pourtant incomplet. Le 1er janvier, Elon Musk écrivait que l’Amérique serait « foutue » si la « gauche radicale » l’emportait, en pointant du doigt l’immigration illégale et la fraude électorale.

Ses partisans y voient des convictions sincères. Le sénateur du Vermont Bernie Sanders dénonce, lui, un « trillionnaire » qui tente d’acheter le gouvernement. Rien ne permet de mesurer précisément la part de chaque motivation.

Elon Musk n’a pas besoin de choisir entre ses convictions et ses intérêts, puisque les deux le poussent vers le même bulletin de vote. L’argent ne lui garantit rien pour autant : en avril 2025, ses millions n’avaient déjà pas suffi à faire élire son candidat, le conservateur Brad Schimel, à la Cour suprême du Wisconsin. En menaçant des commissions d’enquête qui n’existent pas encore, il donne surtout aux démocrates une raison de plus de les ouvrir.


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