Pourquoi les congélateurs des supermarchés sont connectés, et comment des pirates ont pu les pousser à 50 °C

Froid connecté

 
Des centaines de supermarchés ont retrouvé lundi matin des congélateurs tièdes, parfois brûlants, après une cyberattaque contre leurs systèmes de froid. L’occasion de répondre à la question que tout le monde pose sur les réseaux sociaux : pourquoi un frigo de supermarché est-il relié à Internet ?

Chez moi, et aussi chez vous, le frigo est l’un des appareils les plus bêtes de la maison, et c’est très bien comme ça. On le branche, il fait du froid, on l’oublie pendant quinze ans.

Le bac à surgelés dans lequel on plonge le bras pour attraper une boîte de glaces, en supermarché, appartient à un tout autre monde : il fait partie d’une installation pilotée par un ordinateur, souvent joignable à distance.

Dans la nuit de dimanche à lundi, des pirates ont profité de cet accès pour pousser les frigos de centaines de magasins jusqu’à 50 °C. On a déjà expliqué que la faille était connue et le matériel trop vieux. Il manquait l’explication de base, celle de l’intérêt de brancher un congélateur au réseau.

Au moins 300 points de vente Intermarché et Netto ont été visés selon le bilan communiqué lundi, auxquels s’ajoutent près d’une centaine de magasins U et des magasins E.Leclerc.

AK-SM800

Les équipements touchés sont des contrôleurs du fabricant danois Danfoss, en majorité des AK-SM800 et AK-SC355 qui ne reçoivent plus aucune mise à jour, mais aussi des AK-SM 800A plus récents restés sur un vieux firmware.

Thierry Cotillard, président du groupement Les Mousquetaires, évoque des dizaines de millions d’euros de pertes à l’échelle nationale. À Haguenau, en Alsace, deux magasins auraient perdu 270 000 € à eux seuls. Le parquet de Paris a ouvert une enquête, l’ANSSI est mobilisée, et personne n’a revendiqué cette cyberattaque contre Intermarché, Leclerc et Super U à ce stade.

Pour aller plus loin
Des frigos poussés à 50°C : l’incroyable cyberattaque qui frappe Leclerc, Intermarché et Super U

Pourquoi un congélateur de supermarché est relié au réseau

Un hypermarché compte des dizaines de meubles froids, plusieurs chambres froides et une centrale qui produit le froid pour tout le bâtiment.

Un superviseur comme le Danfoss AK-SM coordonne l’ensemble : il fixe les consignes, lance les cycles de dégivrage et enregistre les températures en continu. Cette dernière fonction n’a rien d’un gadget, puisque le règlement européen 37/2005 impose d’enregistrer à intervalles fréquents la température de l’air autour des surgelés.

Le superviseur sert aussi à prévenir le frigoriste d’astreinte quand un congélateur dérive à 3 h du matin, et à corriger un réglage sans déplacer personne. Le chercheur en sécurité Baptiste Robert a résumé l’argument commercial sur X : on évite au client les frais d’un technicien sur place.

Tout cela peut passer par un VPN ou une carte SIM sur un réseau privé, et Danfoss déconseille lui-même d’exposer ses superviseurs directement sur Internet.

Dans les faits, beaucoup le sont : en fouillant le moteur de recherche Censys, les chercheurs de Claroty ont recensé 2 765 AK-SM 800A accessibles publiquement, pour un seul modèle d’un seul fabricant. Danfoss a corrigé les failles qu’ils avaient trouvées avec le firmware R4.3.1, publié en août 2025, après une première série de correctifs en 2023. Encore fallait-il que quelqu’un l’installe, et sur les contrôleurs trop anciens pour être encore suivis, il n’y a plus rien à installer du tout. Le chemin exact emprunté par les pirates n’est pas encore établi publiquement.

Pour aller plus loin
Frigos piratés dans les supermarchés : la faille était connue, mais le matériel trop vieux ou pas mis à jour

Comment un congélateur finit à 50 °C

Un appareil qui fait du froid sait aussi chauffer, et c’est voulu. L’humidité de l’air se dépose en givre sur l’évaporateur, la pièce qui capte la chaleur à l’intérieur du meuble, et cette couche finit par bloquer la circulation de l’air.

Plusieurs fois par jour, le contrôleur coupe donc le froid, active des résistances électriques ou envoie du gaz chaud pour faire fondre la glace, puis relance la production dès que l’évaporateur repasse au-dessus de zéro.

Les pirates auraient forcé ce dégivrage en continu avec une consigne réglée à 50 °C, si bien que les résistances ont chauffé sans s’arrêter dans des meubles isolés pour retenir ce qu’ils contiennent. Le parquet mentionne d’ailleurs des départs de feu dans son enquête.

Côté rayons, une chaîne du froid rompue impose de retirer et détruire les produits, et le don n’offre pas d’échappatoire puisque les mêmes règles sanitaires s’appliquent aux associations.

La question des responsabilités agite déjà les commentaires. Dans beaucoup de magasins, le directeur n’a même pas les accès administrateur : c’est le frigoriste prestataire qui gère l’installation, avec un contrat qui ne prévoit pas toujours les mises à jour de sécurité. Intermarché a aussi prévenu que certains contrats d’assurance ne couvrent pas forcément ce genre d’incident, ce qui promet de longues discussions entre enseignes, installateurs et assureurs.

Bref, relier les meubles froids à un superviseur répond à de vrais besoins, réglementation comprise. Ce qui coince, c’est d’avoir laissé ces superviseurs joignables depuis n’importe où, sur du matériel que plus personne ne met à jour. Shodan, le moteur qui indexe les appareils connectés, existe depuis 2009 : la grande distribution vient de découvrir, à quelques dizaines de millions d’euros près, ce que les chercheurs en sécurité répètent depuis dix-sept ans. Maintenant, il faudrait avoir une liste complète des appareils qui peuvent être piratés d’une manière très similaire.


Tous nos articles sont aussi sur notre profil Google : suivez-nous pour ne rien manquer !

Et le second meilleur moyen de nous donner un coup de pouce, c’est d’ajouter Frandroid à vos sources préférées sur Google.

Recherche IA boostée par
Perplexity