
Avez-vous pensé à changer de moteur de recherche ? Aujourd’hui, on l’installe, on l’oublie, on cherche sur Google par réflexe depuis bien plus de dix ans. Le Parlement européen vient de le modifier d’un coup pour des milliers d’ordinateurs. Et il en a fait une déclaration politique.
Depuis ce 4 juin, les recherches lancées dans la barre d’adresse de Firefox et de Microsoft Edge, sur les machines de l’institution, sont redirigées vers Qwant, le moteur français fondé en 2013.
Les eurodéputés peuvent toujours repasser sur Google ou un autre moteur, rien n’est verrouillé. Le calendrier n’a rien d’un hasard : le même jour, la Commission présentait son paquet « Buy and Use European » (« Acheter et utiliser européen »), une série de mesures sur les puces, le cloud et l’IA. En toile de fond, un chiffre qui pèse : Google capte environ 88 % des recherches en Europe (StatCounter, janvier 2026). Autrement dit, le Parlement s’attaque d’abord au symbole le plus visible de sa dépendance.
Concrètement, le changement ne concerne que la barre d’adresse des navigateurs : taper une requête depuis Firefox ou Edge lance désormais une recherche Qwant. Rien n’empêche un eurodéputé d’ouvrir google.com ou de remettre Google par défaut en quelques clics. Le Parlement compte 720 élus, plus plusieurs milliers d’assistants et de personnels administratifs : c’est l’échelle réelle de la mesure.
Un moteur « souverain » qui a longtemps tourné à l’américaine
Voilà le détail qui pique. Pendant des années, Qwant a affiché ses propres résultats en s’appuyant en grande partie sur Bing, le moteur de Microsoft. Difficile de faire plus américain.
Racheté dès 2023 par Octave Klaba (le fondateur d’OVH) après avoir frôlé la faillite, le moteur s’est allié fin 2024 à l’allemand Ecosia, au sein d’une coentreprise baptisée European Search Perspective, pour bâtir son propre index, baptisé Staan. Mis en service en France en août 2025, il ne traite encore qu’une partie des requêtes françaises, la coentreprise visant 30 à 50 % du trafic français d’ici fin 2025. Bref, le moteur « souverain » le devient seulement, et progressivement. Détail savoureux : les navigateurs choisis, Edge et Firefox, restent eux aussi américains.
Pour mémoire, Qwant reste un acteur ultra-minoritaire : sa part de marché en France est estimée à environ 1 %, très loin derrière Google. Le geste du Parlement est donc d’abord politique, pas une menace commerciale pour Mountain View.

Pour Qwant, l’opération est une chance : une vitrine institutionnelle et un argument de crédibilité que l’argent n’achète pas. Pour le récit européen de la souveraineté, c’est un signal envoyé aux administrations : on peut décrocher, au moins un peu. Mais c’est là que le bât blesse. Le changement s’annule en deux clics, et il ne touche en rien les dépendances qui comptent vraiment. Le cloud du continent reste verrouillé par AWS, Microsoft Azure et Google ; l’UE produit moins de 10 % des puces mondiales malgré les quelque 43 milliards d’euros mobilisés par le Chips Act européen ; et les PC tournent toujours sous Windows. Le moteur de recherche, c’est la partie émergée, et la plus facile à déplacer.
Changer un moteur par défaut n’est pas rien : les symboles comptent, et celui-là dit « c’est possible ». Mais en faire « forcément la meilleure chose », c’est confondre le geste et le combat. La vraie souveraineté se jouera sur le cloud, les puces et les systèmes d’exploitation, des chantiers autrement moins photogéniques. En attendant, un eurodéputé pressé peut toujours retaper « google.com ». L’habitude, elle, ne se légifère pas.
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