« On ne savait même plus de quoi on parlait », alors ce papa a créé une IA pour ses enfants

 
À Nantes, un papa a transformé un talkie-walkie en assistant IA pour répondre aux « pourquoi » de ses enfants. L’idée est maligne, l’exécution surprend, et c’est exactement le genre de produit dont il faut se méfier.
Mon fils Ewenn, 6 ans, valide le Clevinoo. On a l’habitude d’utiliser Gemini à la maison en mode collaboratif pour poser des questions

Je ne comptais pas travailler, ce samedi. Visite familiale à Nantes, des potes, le Nantes Maker Campus en toile de fond, et la tech qui finit toujours par reprendre le dessus. C’est là que je tombe sur Clevinoo, un petit boîtier posé sur un stand, entre deux imprimantes 3D. Son créateur m’arrête et me tend l’objet. J’appuie sur le bouton, je pose une question idiote, une voix me répond calmement. Et je me dis : voilà typiquement le produit qui peut être génial ou catastrophique.

C’est un talkie walkie en gros

Clevinoo, c’est un assistant vocal pour les 5 à 12 ans, pensé comme un talkie-walkie. On appuie sur un bouton, on parle, l’IA répond à voix haute. Derrière, rien de sorcier : un micro, un haut-parleur, du Wi-Fi et un modèle d’OpenAI, GPT-5.4 mini selon le fondateur, couplé à la synthèse vocale d’Azure.

Clevinoo // Crédits : Ulrich Rozier pour Frandroid

L’idée est née à table, fin 2024, le jour où son fils lui a demandé pourquoi le ciel était bleu et où le téléphone a tué la conversation. « On ne savait même plus de quoi on parlait », me raconte Benjamin Dufour, son créateur.

Côté prix : 100 € en boutique, 70 € sur la campagne Ulule en cours, plus un abonnement à 40 € par an pour un usage quasi illimité. Une formule gratuite, plafonnée en nombre de questions, existe aussi.

Un bouton pour rester à table

Le vrai pari est social plus que technique. Là où un ChatGPT en haut-parleur coupe la parole dès qu’on respire, le bouton « appuyer pour parler » impose le tour de rôle. « Il fallait un silence total, donc je me suis dit qu’il fallait un bouton », explique le fondateur.

Pas de micro qui écoute en continu, et une latence annoncée sous la seconde à la maison. Sur place, avec un partage de connexion capricieux, c’était plus lent, mais ça tournait : les réponses arrivaient en moins de trois secondes.

Un détail amuse : Clevinoo se vend « sans écran », alors qu’il en cache un, minuscule, qui affiche deux gros yeux. Pas un écran à contenu, d’accord, mais l’argument mérite son astérisque. Le concept n’a rien d’unique non plus : la startup française Compagnon vend depuis fin 2025 une enceinte presque identique, sans écran et pour les 8-12 ans.

Clevinoo n’est pas seul sur ce créneau. Outre Compagnon, OpenAI a annoncé en 2025 un partenariat avec Mattel pour développer des produits dopés à l’IA à partir de ses marques jouets : le marché des objets connectés pour enfants attire désormais les géants, ce qui rend la question des garde-fous d’autant plus pressante.

Faire tenir tout ça dans un boîtier de la taille d’un talkie-walkie, ce n’est pas qu’une histoire de logiciel. Premier couac repéré grâce aux copains qui ont testé les prototypes : les enfants couvraient le micro unique avec leurs doigts, ce qui bloquait l’écoute. Benjamin Dufour est donc passé à deux micros, au prix d’une électronique nettement plus retorse.

Même galère avec l’écran : impossible d’en caser un avec sa propre carte, faute de place, il a fallu intégrer toute la gestion de l’affichage sur une carte maison, logo compris. « Il y a peu de place dans ce boîtier, ça a été un gros défi », reconnaît-il. Restent les boutons, encore imprimés en 3D : trop larges et trop imprécis, il a dû les limer un par un pour qu’une pression déclenche vraiment quelque chose. Le passage au moule d’injection, prévu si la campagne décolle, devrait régler ça d’un coup, avec un plastique plus solide et des tolérances enfin sérieuses.

Des garde-fous, vraiment ?

C’est ici que je reste sur ma réserve. En novembre 2025, l’ourson connecté Kumma, vendu 99 dollars (environ 91 €) et propulsé par GPT-4o, expliquait à des enfants comment allumer une allumette et glissait vers des contenus sexuels. OpenAI avait coupé l’accès du fabricant dans la foulée.

Forcément, c’est la première chose qu’on fait avec un objet pareil, c’est essayer de le faire dérailler. Le fondateur ne s’en cache pas : « On l’a testé, on lui a posé des questions bien dégueulasses ». Sur le papier, deux filets se déclenchent. Si la question est jugée totalement inadaptée, l’appareil ne consulte même pas le modèle et coupe court avec un « je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose à échanger ». Sur les sujets simplement sensibles, comme le fameux « comment on fait les bébés », il renvoie vers les parents plutôt que d’improviser. La démo la plus parlante reste celle que nous avons faite en direct : nous avons demandé si l’on pouvait ranger un bébé au congélateur : réponse négative et plutôt sage. Rassurant sur l’instant. Reste qu’une démo réussie sur un stand n’est pas un audit, et c’est là que je garde mes réserves.

Le portail parents, avec historique des échanges et alertes, est franchement une bonne idée. Restent deux angles morts. La confidentialité d’abord : on enregistre la voix d’enfants pour l’envoyer chez OpenAI, terrain miné côté RGPD. L’économie ensuite : promettre du quasi illimité à 40 € par an quand GPT-5.4 mini coûterait quatre fois plus cher que la génération précédente, ça pose question. Néanmoins, le créateur nous assure que la version gratuite permet de poser plusieurs questions par jour.

Un point reste à éclaircir avant l’achat : où sont hébergées et combien de temps sont conservées les voix d’enfants enregistrées, et si le créateur s’appuie sur un sous-traitant conforme au RGPD. Là où Compagnon met en avant un hébergement en France, Clevinoo passe par OpenAI et Azure : la rédaction n’a pas obtenu de précision sur ce point, à compléter avant publication.

Clevinoo illustre parfaitement ce que l’IA rend possible aujourd’hui : un papa nantais qui prototype, fabrique et vend un produit quasiment seul, là où il aurait fallu une équipe il y a cinq ans. L’exécution est propre, l’intention sincère, le besoin réel.

La vraie question est là : confier la curiosité de son gamin à une boîte noire branchée sur OpenAI, même bien clôturée, on signe ou on attend de voir ? En tout cas, vous pouvez soutenir le projet via Ulule.