57 millions de passif, cadres brisés, procès : notre autopsie industrielle des vélos électriques Angell

 
Née avec l’ambition de réinventer le vélo électrique urbain connecté, Angell s’est retrouvée rattrapée par ses choix industriels, jusqu’au rappel massif de plus de 5 000 vélos de première génération fin 2024. Entre défauts de cadre, coûts d’indemnisation massifs et redressement judiciaire, la marque fondée autour de Zebra et Marc Simoncini a finalement été reprise par Rebirth à l’été 2025. Mais derrière cette reprise se joue encore une bataille complexe entre Rebirth, SEB et Kickmaker pour déterminer les responsabilités — et financer la solution promise aux clients qui se sentent aujourd’hui délaissés.

Cet article fait partie d’un dossier global sur Rebirth. C’est le premier article d’une série de trois, exclusivement dédiée à Angell/Rebirth.


Fin 2024, un important rappel émis par Angell sur plusieurs milliers de vélos électriques plonge l’entreprise dans la tourmente. Reprise par le groupe Rebirth à l’été 2025, la marque devait apporter une réponse à plusieurs milliers de clients.

Témoignage, interview et documents

Un an et demi après, beaucoup attendent encore, et surtout, beaucoup se sentent tout bonnement abandonnés. Quatre propriétaires contactés par Frandroid nous ont raconté leur désarroi et leur incapacité à faire bouger les lignes, alors que leur vélo électrique n’est plus utilisable.

De son côté, Grégory Trebaol, président du groupe Rebirth avec qui nous nous sommes entretenus, détaille un dossier industriel et judiciaire complexe, et renvoie la responsabilité vers l’industriel SEB et le bureau d’études Kickmaker. Pour sa part, le groupe Seb réfute et estimait à l’époque avoir «pleinement respecté ses obligations d’assemblage conformément au contrat et aux instructions communiquées par Zébra ».

Mini Angell Bike
De gauche à droite : John Mollanger (PDG d’Angell Mobility), Marc Simoncini (fondateur d’Angell Mobility) et Guillaume de Sazilly (directeur de Mini France) // Source : Grégoire Huvelin – Frandroid

Pour ce dossier constitué de trois articles, Frandroid a pu consulter le jugement de redressement judiciaire émis par le Tribunal de Commerce de Bobigny de la société Zebra, maison mère d’Angell, ainsi qu’une partie de la correspondance échangée avec l’un des clients d’Angell, ses avocats, le mandataire judiciaire et le repreneur, et les communications successives adressées par Angell et Rebirth aux propriétaires concernés. Ces pièces, dont nous citons des extraits au cours des trois articles, corroborent les dates, les montants et les engagements évoqués ci-dessous.

Par ailleurs, un autre article dédié à Cowboy sortira dans nos colonnes prochainement.

Une marque née trop vite

Pour comprendre la situation d’aujourd’hui, il est nécessaire de revenir à la genèse d’Angell, officiellement lancée en 2019 et portée par la société-mère Zebra et Marc Simoncini. Le projet séduit rapidement les investisseurs : selon le jugement du tribunal de commerce de Bobigny, la société lève près de 65,9 millions d’euros en cinq tours de table, avec à son capital Jaina Ventures, la holding de Marc Simoncini, mais aussi SEB Alliance, Bpifrance et Zebox Ventures (CMA CGM).

Le vélo est dessiné par Ora-ïto, son ingénierie confiée au bureau d’études Kickmaker, et son industrialisation, en France, à SEB. Au catalogue se succèdent le Rapide, le Rapide S, le Cruiser, le Rapide Core, le Rapide +, deux modèles MINI nés d’une collaboration avec BMW. Les prix s’échelonnent de 1 990 à 2 990 euros pour ces modèles, dont le Rapide Core et le Rapide +.

Grégory Trebaol, PDG de Rebirth qui a depuis repris Angell, ne cache pas l’estime qu’il porte au projet, ni les réserves qu’il a toujours eues. « On a beaucoup cru à Angell. On a aussi été plutôt critiques vis-à-vis d’Angell, mais pas par rapport à la marque, au lancement ou au côté disruptif que la marque pouvait avoir. On était plus critiques quant à la partie cycle », nous explique celui dont le groupe travaille dans le vélo depuis une vingtaine d’années.

L’Angell // Source : Angell

Pour lui, le produit « arrive pendant la période Covid, où tout le monde s’emballe, avec des profils qui, dans cette structure, ne sont pas forcément originaires du cycle ». Il décrit « un produit qui aurait pu avoir un avenir très important, mais qui a subi des erreurs de jeunesse, des problèmes de validation et un lancement trop précoce sur le marché ».

À ces erreurs s’ajoute, selon lui, un pari technologique mal mesuré. « Il y avait un système propriétaire, une connectivité voulue et, dans un premier temps, des équipes dédiées à la connectivité. C’est sans doute l’influence de marques venant de la tech, qui se disent : ‘Je mets trente personnes à travailler sur l’application et sur les technologies.‘»

« Quand le produit arrive, il y a des erreurs de jeunesse »

M. Trebaol rappelle aussi le positionnement commercial d’Angell à ses débuts, qui aurait tourné le dos aux vélocistes : « Au démarrage, ça a été : ‘Je n’ai pas besoin du réseau de revendeurs. Les revendeurs de cycles, ça ne m’intéresse pas.’ » Or, sans réseau pour assurer le service, les défauts et autres problèmes techniques peuvent vite devenir des impasses.

« Quand le produit arrive, il y a des erreurs de jeunesse. Il y a des déceptions sur la partie cycle, sur la connectivité, sur la géométrie et sur le design », énumère-t-il. Et d’ajouter : « Si on ne s’appelait pas Marc Simoncini et si on ne s’appelait pas Angell, ces produits seraient un peu passés sous le radar. Cela aurait été une V1, puis une V2, et on serait passé à autre chose. »

Le rappel qui fait tout basculer

Le gros coup d’arrêt subi par Angell est lié à un rappel de cadres. À l’automne 2024, des utilisateurs de vélos de première génération signalent des dislocations au niveau des points de collage, sur la partie haute du cadre. Le jugement de Bobigny recense deux cadres cassés en roulant et ayant occasionné une chute, trente-cinq cadres déboîtés avec une rupture nette entre les sections collées, et soixante-huit cadres fissurés.

Des tests menés par la société et par SEB révèlent que 30 % des cadres dépassent les limites de résistance et que la moitié atteint la limite admissible. Le 9 novembre 2024, dans l’impossibilité d’identifier précisément les vélos affectés, Angell rappelle l’ensemble de sa première génération, soit 5 016 unités vendues.

Angell Rapide S
Source : Angell

Le problème devient mécaniquement financier. « Face à cette situation, la société a travaillé à une solution d’indemnisation des clients, dont les coûts ont été estimés entre environ 10 M€ et 23 M€, selon divers scénarios d’indemnisation ou de remplacement des vélos de première génération. », peut-on lire dans le document du tribunal. Une somme à l’époque hors de portée pour Angell.

Les discussions ouvertes avec SEB et Kickmaker pour trouver une solution n’aboutissent pas. À court de trésorerie, Zebra se déclare en cessation de paiement en mars 2025 et est placée en redressement judiciaire. Pour Grégory Trebaol, patron de Rebirth, « la grosse problématique, c’est qu’ils ont décidé d’industrialiser ce produit avec un partenaire qui n’a aucune notion ni de hardware ni de software, et qui s’appelle SEB. »

Et d’insister sur l’écart entre les métiers : « La position de SEB, qui veut se diversifier, est louable. Je ne dis pas que SEB n’a pas mis les moyens au démarrage, mais il y a de grosses différences entre le petit électroménager et un produit hardware : le cadre, c’est du hardware, et il y a toute la partie fabrication. »

La reprise par Rebirth et le plan de Bobigny

Le 16 juillet 2025, le tribunal de commerce de Bobigny arrête le plan de redressement. Rebirth reprend Zebra en rachetant pour un euro symbolique les titres de Marc Simoncini et de Jaina Ventures, soit 55 % du capital.

Le passif déclaré au mandataire judiciaire atteint 57,5 millions d’euros, dont l’essentiel tient à deux acteurs : environ 35,8 millions d’euros pour SEB et 13,7 millions pour HDI, son assureur, au titre de la garantie liée au rappel. Une créance de 3,5 millions d’euros déclarée par Carrefour Drive, au titre de marchandises restituées après le rappel, est contestée.

Dans ce cadre, le plan acte plusieurs engagements de Rebirth :

  • Consigner une provision de 1 075 400 euros pour rembourser les créanciers dès que leur dette aura été officiellement reconnue ;
  • Faire son affaire personnelle des contentieux existants contre SEB et Kickmaker, et traiter les réclamations des clients finaux ;
  • Le montage négocié prévoyait une participation de SEB à hauteur de 3 millions d’euros pour la gestion du rappel, Rebirth s’engageant à financer 50 % à parité, dans une enveloppe plafonnée à 6 millions d’euros, avec une solution de remplacement par des vélos Cowboy.

Les termes exacts employés par le Tribunal de Commerce de Bobigny sont les suivants : « Participation de SEB à la gestion des réclamations clients (recall) à hauteur de 3 M€, le groupe REBIRTH prenant l’engagement de financer 50 % pari passu (enveloppe max de 6 M€), étant précisé qu’il est également proposé la mise en place d’une solution d’indemnisation ou de remplacement des vélos par des vélos COWBOY (produit par le groupe REBIRTH, projet de rachat en cours). »

L’ensemble de ces éléments proviennent de la décision du Tribunal de commerce de Bobigny que Frandroid a pu consulter.

Quid des consommateurs ?

Sur le volet consommateur, l’article 3 du jugement retient trois options proposées au client, à son choix : un vélo de gamme identique, un vélo produit par le groupe Rebirth, ou, à défaut, le remboursement de cette créance. Le tout suppose de rapporter le vélo pour qu’il soit testé, le rappel étant qualifié de préventif : certains cadres continuent de circuler sans présenter de défaut.

En parallèle de cette procédure d’insolvabilité, une autre procédure se joue, cette fois devant le tribunal de commerce de Paris : une expertise judiciaire chargée de déterminer qui, dans la chaîne industrielle, porte la responsabilité du défaut. C’est ce second volet qui conditionne le financement de la solution, et donc l’attente que dénoncent aujourd’hui les clients. La suite dans notre prochain article.


Les trois articles de notre dossier :

  • 57 millions de passif, cadres brisés, procès : notre autopsie industrielle des vélos électriques Angell
  • « Il y a un sentiment d’abandon » : le calvaire des clients des vélos électriques Angell après le rachat de Rebirth – article prochainement publié le vendredi 10 juillet à 8h30
  • Vélos électriques Angell : l’interminable bras de fer à plusieurs millions d’euros qui paralyse des milliers de clients – article prochainement publié le vendredi 10 juillet à 20h30

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