
Cet article fait partie d’un dossier global sur Rebirth. C’est le premier article d’une série de trois, exclusivement dédiée à Angell/Rebirth.
- Vélos électriques Angell : l’interminable bras de fer à plusieurs millions d’euros qui paralyse des milliers de clients
Qui paiera ? La bataille des responsabilités
Rappel contextuel avant de rentrer dans le vif du sujet : SEB, entreprise français du petit électroménager, assemblait les vélos électriques d’Angell dans son usine d’Is-sur-Tille, en Côte-d’Or, et était aussi actionnaire d’Angell. Kickmaker, bureau d’études parisien, a défini les procédés de fabrication, dont le collage des tubes. C’est ce montage à plusieurs mains qui rend aujourd’hui l’attribution des responsabilités si complexe.
Sur la question des fonds — en clair, qui financera —, Grégory Trebaol distingue nettement l’engagement pris devant le tribunal de Bobigny, qui pèse sur Rebirth, et la faute industrielle, qu’il renvoie ailleurs.
« Ce n’est pas Rebirth qui est responsable. Je rappelle qu’en octobre 2024, l’immobilisation est décidée. Rebirth ne prend le relais qu’en juillet 2025 », souligne-t-il. « Les engagements qu’on a repris consistent à gérer ce problème. Mais gérer ne veut pas dire payer à la place des autres. » Et d’enchaîner : « Tant que vous n’avez pas clairement défini les responsabilités, il est difficile de trouver des indemnisations ou de faire accepter ces indemnisations aux parties. »

Grégory Trébaol revient alors sur une chaîne industrielle pour le moins tentaculaire. « Dans cette chaîne de valeur, vous avez dix-sept intervenants, avec des rangs différents. Kickmaker est au rang numéro un, puisqu’il est sur la conception. SEB est au rang numéro deux, puisqu’il est sur l’application de cette conception. Derrière, vous avez un certain nombre de sous-traitants : le fabricant de colle, la peinture, l’assemblage. »
Le défaut, selon lui, tient à la rencontre d’une technologie de collage et d’un industriel qui ne la maîtrisait pas. « Le principe de collage, le principe des tubes emmanchés-collés, c’est quand même Kickmaker qui l’a conçu », rappelle-t-il, avant de pointer « une dérive industrielle très claire » dans la mise en œuvre par SEB.
Un conflit ouvert
Pour trancher, Angell-Zebra a saisi le tribunal de commerce de Paris pour une « expertise judiciaire en bonne et due forme afin de définir les responsabilités des uns et des autres ». La situation est d’autant plus délicate que SEB est à la fois mis en cause et actionnaire de Zebra, ce que M. Trébaol qualifie d’« antinomique ».
Il rappelle aussi qu’« il y avait un conflit ouvert entre Marc Simoncini, fondateur d’Angell, et la direction, en tout cas le board de SEB », un affrontement que nous avions documenté à l’époque, notamment quand SEB répondait aux accusations. Son pronostic est le suivant : « Il y a des faisceaux qui montrent que cela va se jouer en premier rang entre SEB et Kickmaker. » Et justifie cette longue attente en raison de la longueur des recours : « Kickmaker sera sans doute condamné dans l’expertise judiciaire à rembourser une partie de ce que SEB aura payé. On est donc obligés de laisser la procédure judiciaire aller au bout pour permettre à SEB d’avoir un recours potentiel contre Kickmaker. »
Une décision d’ici la fin de l’année
Pour autant, Grégory Trébaol estime ne pas avoir attendu sans rien faire : « Pour faire perdurer la structure, Rebirth a aujourd’hui mis un peu moins de trois millions d’euros », et « on a repris l’ensemble des salariés ». Le travail mené aurait été « quotidien : un travail d’analyse, de documentation et de préparation de cette expertise ». Il annonce une décision sur les responsabilités « d’ici la fin de l’année », la prochaine étape de l’expertise étant fixée à la mi-juillet — un calendrier cohérent avec l’audience du 18 février mentionnée dans son courrier de janvier.
L’essentiel de son énergie, dit-il, vise à pousser SEB à accepter une solution. « On essaie de jouer notre rôle de chevalier blanc, de pousser SEB à ne pas attendre une décision de justice qui leur sera sans doute défavorable. » Et dit solliciter l’industriel « toutes les semaines » et avoir « bâti pendant un an un programme » : « On sait à l’euro près ce que cela peut coûter. On sait quels clients bénéficieront de quoi. »

Pour lui, le board de SEB fait face à un calcul : « Est-ce qu’on attend de payer 100 millions d’euros ou est-ce qu’on accepte de payer 50 millions maintenant ? Voilà le dilemme. » SEB « souhaite sans doute quitter complètement la mobilité aujourd’hui, parce qu’ils ont été échaudés », mais cela « signifie sortir proprement ».
D’où la mise en demeure, nous dit-il : « Nous avons mis SEB en demeure la semaine dernière [l’interview a été enregistrée le 16 juin 2026]. Si rien ne bouge, la pression médiatique va se tourner vers eux. La fenêtre de tir est de quatre semaines. »
Il refuse en revanche d’embarquer les clients dans un front commun : « Je ne peux pas aller dire à 4 300 clients : ‘Écoutez, je suis avec vous, on va monter un collectif ensemble et attaquer SEB.’ Ce serait la pire des décisions, parce que SEB, dans une situation de blocage, ne céderait pas et jouerait la montre. »
Quel avenir pour la marque ?
Antoine, un client Angell contacté par Frandroid, pose la question que beaucoup se posent : « Quel est l’avenir de la marque Angell ? Il était annoncé de nouveaux vélos en janvier 2026. » Ces nouveaux modèles, la gamme Rapide, avaient été présentés en 2024. La réponse de M. Trébaol est prudente. Une relance n’est envisageable, selon lui, qu’« en repartant d’une feuille blanche », et à condition qu’« il existe encore une attractivité et un positionnement pour la marque ». Il ne s’en cache pas : « Commencer dans la vie avec un tel handicap, c’est plus difficile que de partir avec une marque complètement nouvelle. Mais il reste de l’espoir. »
Quant aux milliers de vélos rappelés, leur cadre n’est pas récupérable : « Ils ne sont pas réemployables parce qu’ils cassent, ou plutôt parce qu’ils se déboîtent. » Le reste, en revanche, peut connaître une seconde vie via la filière de réemploi du groupe : « Pour le réemploi des Angell, vous avez les roues, les pédales, les pédaliers, les guidons, les freins et les moteurs. En dehors du cadre, il y a donc beaucoup de pièces réemployables à récupérer. »
Une issue toujours suspendue
Faute de réponse concrète, le collectif de clients réuni autour de Maître Arnaud Delomel, avocat rennais spécialisé en droit de la consommation, s’est depuis délité. Le 19 mars 2026, l’avocat constate que John Mollanger, ancien patron d’Angell puis chargé des litiges au sein de Zebra, « ne daigne plus répondre » à ses demandes, qu’il ne dispose toujours ni de l’identité de l’assureur ni d’« un quelconque engagement concret ».
Sa seule option, désormais, serait de saisir en référé le tribunal judiciaire de Bobigny pour obtenir une expertise judiciaire de chaque vélo — l’avocat prévient d’ailleurs que « les éléments parus dans la presse ne valent pas preuve d’un défaut sur vos vélos » et que la preuve doit être individuelle.

Coût annoncé : 960 euros d’honoraires par client, plus 3 000 à 4 000 euros de frais d’expert à partager, pour une procédure « de l’ordre de 12-15 mois a minima » et « sans garantie de succès ». Des coûts trop élevés et des délais trop longs pour la plupart des clients.
Fin mai 2026, l’avocat a clôturé le dossier et rappelle à Robert Labuthie, utilisateur Angell qui témoigne pour Frandroid, que « le coût d’une action individuelle n’est ici pas raisonnable au vu des enjeux ».
Des propriétaires pris en étau
« Je comprends que ça prenne du temps. Je comprends qu’au niveau industriel, un rappel de vélo, c’est énorme. », nous explique Robert Labuthie. Mais ce qui le heurte, c’est le principe : « Je n’ai pas les moyens de mettre 4 000 euros là-dedans. Mais le principe, c’est qu’il y a un gros groupe, il y a des lois, il y a un jugement, et on a l’impression qu’ils s’en foutent des lois et du jugement. » Et de résumer sa position : « Je ne demande pas plus ou moins. Je demande juste à faire valoir mes droits. »
Au bout du compte, les propriétaires de vélos Angell sont quelque peu pris au piège. D’un côté, il y un plan de redressement qui engage Rebirth à les indemniser. De l’autre, il y a une expertise qui doit dire qui paiera, et un industriel que le repreneur dit pousser vers une sortie « propre ».
M. Trébaol, lui, préfère mettre en avant le chemin parcouru. « Je vais faire l’avocat du diable en regardant le verre à moitié plein. En juin 2025, tout le monde était abandonné et pouvait faire une croix sur toute solution. En mai-juin 2026, c’est certes encore long, mais il y a beaucoup plus d’espoir de récupérer quelque chose que l’année précédente. »
« Vos responsabilités, ce sont les vôtres, ce ne sont pas les miennes »
Il affirme disposer du stock nécessaire pour agir vite une fois le feu vert de SEB obtenu : « Entre maintenant et la fin octobre, on est capables de remplacer les vélos de 4 500 clients, avec du Cowboy, du Matra ou autre chose. Techniquement, on en est capables. »
Concernant les vélos de remplacement, dit-il, « on a commencé à les produire ». Mais il concède les limites de l’exercice — « Nous n’avons pas encore tous les calendriers et nous ne sommes pas parfaits » — et, sur la communication : « Il faut sans doute que l’on communique davantage et que l’on consacre plus d’efforts à ces clients. C’est certain. »
Côté clients, c’est l’exaspération qui domine. « Vos responsabilités, ce sont les vôtres, ce ne sont pas les miennes », résume Robert Labuthie. « C’est vous qui avez repris Angell, ce n’est pas moi. Donc à un moment, on y va. Soyez clairs. »
Les trois articles de notre dossier :
- Vélos électriques Angell : l’interminable bras de fer à plusieurs millions d’euros qui paralyse des milliers de clients
Fin 2024, un important rappel émis par Angell sur plusieurs milliers de vélos électriques plonge l’entreprise dans la tourmente. Reprise par le groupe Rebirth à l’été 2025, la marque devait apporter une réponse à plusieurs milliers de clients. Rebirth, ex-Easybike, possède déjà plusieurs marques françaises comme Gitane, Peugeot Cycles ou Matra.
Pour rappel, le rappel de fin 2024 portait sur environ 5 000 vélos de première génération (les modèles Cruiser et Rapide), touchés par un risque de rupture du cadre lié au collage des tubes. Marc Simoncini, fondateur d’Angell, avait alors chiffré à environ 5 millions d’euros le remplacement des cadres et à 13 millions le remboursement de tous les clients, un montant que l’entreprise, déficitaire, ne pouvait assumer.
Un an et demi après, beaucoup attendent encore, et surtout, beaucoup se sentent tout bonnement abandonnés. Quatre propriétaires contactés par Frandroid nous ont raconté leur désarroi et leur incapacité à faire bouger les lignes, alors que leur vélo électrique n’est plus utilisable.
De son côté, Grégory Trébaol, président du groupe Rebirth avec qui nous nous sommes entretenus, détaille un dossier industriel et judiciaire complexe, et renvoie la responsabilité vers l’industriel SEB et le bureau d’études Kickmaker. Pour sa part, le groupe Seb estimait à l’époque avoir « pleinement respecté ses obligations d’assemblage conformément au contrat et aux instructions communiquées par Zébra ».
Pour ce dossier, Frandroid a pu consulter le jugement de redressement judiciaire émis par le Tribunal de Commerce de Bobigny de la société Zebra, maison mère d’Angell, ainsi qu’une partie de la correspondance échangée avec l’un des clients d’Angell, ses avocats, le mandataire judiciaire et le repreneur, et les communications successives adressées par Angell et Rebirth aux propriétaires concernés. Ces pièces, dont nous citons des extraits, corroborent les dates, les montants et les engagements évoqués ci-dessous.
Par ailleurs, un autre article dédié à Cowboy sortira dans nos colonnes prochainement.
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