
La prochaine fois que vous demanderez un iPhone reconditionné dans une boutique Orange, faites le test : retournez la boîte. « Vous avez une chance sur trois de tomber sur un Largo », m’explique Christophe Brunot, cofondateur de l’entreprise nantaise qui fête ses dix ans. Nous avons visité son usine où sont reconditionnés des milliers d’iPhone et de smartphones Samsung.
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Le vendeur ira chercher dans la réserve un iPhone 14 ou 15 remis à neuf, garanti 24 mois, et vous ne saurez probablement jamais qu’il a transité par un atelier de Sainte-Luce-sur-Loire. Ce marché pèse des milliards, mais ses industriels restent invisibles.

Ce marché est désormais bien documenté. Selon le baromètre Recommerce/Kantar, 22 % des smartphones utilisés en France sont d’occasion ou reconditionnés, contre 7 % en 2018, la meilleure performance d’Europe, loin devant la moyenne continentale de 15 %. Le prix reste le premier moteur d’achat, cité par plus de 70 % des acheteurs : comptez 30 à 50 % de remise par rapport au prix du neuf à sa sortie, pour un panier moyen de 300 € chez Largo. L’entreprise, partie d’un local de 90 m² en 2016 et cotée sur Euronext Growth depuis 2021, a réalisé 32,4 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025 et signe un premier trimestre 2026 record à 10,5 millions, en hausse de 34 %.
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Le nerf de la guerre n’est pas la vente, c’est l’approvisionnement. « Quand Orange vous demande 5 000 iPhone 15 d’une seule couleur et d’une seule capacité en grade premium, vous avez intérêt à avoir un réseau de sourcing très large », résume Olivier Blanchard, directeur des opérations.
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Problème : « il n’y a pas assez de gisement en Europe pour fournir la demande ». Du coup, 75 % des appareils viennent d’Europe, le reste de l’international, via des collecteurs agréés par les constructeurs, des programmes de reprise en boutique et la location avec option d’achat aux États-Unis, bien plus développée qu’en France. Les contrats de collecte chez Apple sont verrouillés par « trois majors dans le monde, des boîtes qui font jusqu’à 2 milliards de chiffre d’affaires ». Petit secret d’initié au passage : les téléphones issus du Japon et des programmes de location sont les plus soignés, caution oblige.

Ce marché de l’offre et de la demande a ses saisons. Apple sortant ses iPhone en septembre, les reprises affluent en fin d’année et inondent les circuits de reconditionnement en janvier, quand la demande est au plus bas : les prix chutent. Ils remontent ensuite de juin jusqu’au Black Friday. Sauf que 2026 pourrait casser ce cycle. La crise de la DRAM, provoquée par l’aspiration de la production mémoire vers les serveurs d’IA, a multiplié les prix des puces par près de quatre en neuf mois selon TrendForce.
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Hausses de prix chez Apple : le guide des augmentations produit par produit (de 100 à 700 €)
Apple a déjà relevé jusqu’à 25 % les tarifs de ses Mac et iPad, et la presse américaine anticipe 100 à 200 euros de hausse sur les prochains iPhone. Chez Largo, on a fait le calcul : « les 270 € d’augmentation évoqués par certains analystes sur la gamme Pro, c’est le prix d’un iPhone 13 chez nous ». Et les dirigeants ne voient pas d’issue rapide : « cette crise durerait au moins jusqu’à fin 2027, potentiellement 2028. Monter une usine de DRAM, c’est des milliards d’investissement et c’est très long. » Quant à l’argument de l’IA embarquée pour pousser au renouvellement, il les laisse froids : « les gens téléchargent ChatGPT ou Claude sur leurs anciens produits et ils ont accès à l’intelligence artificielle ».

Une bizarrerie structure tout ce marché : Apple représente environ 90 % du reconditionné vendu en France, alors que la demande sur Samsung existe. L’explication tient à la valeur résiduelle. « Le S23 sortait en janvier, trois mois plus tard il y avait déjà une baisse de prix. Au bout du compte, quand le produit arrive en reprise, sa valeur est quasi nulle : le consommateur préfère le donner ou le garder », décrypte Christophe Brunot.

Le constructeur coréen commence à corriger le tir, en espaçant ses sorties et en coupant ses budgets de protection de stock. Apple, de son côté, joue une partition plus subtile : « Apple fait le canard. Ils ne cautionnent pas complètement le reconditionné, mais ils laissent faire largement. Un iPhone reconditionné consomme de l’App Store exactement comme un neuf ». Et il fabrique au passage de futurs clients : un ado équipé d’un iPhone 12 reconditionné restera probablement chez Apple toute sa vie.
Vendre chez Orange plutôt que sur Back Market
Côté distribution, Largo a fait un pari à contre-courant : le physique. Ses smartphones sont vendus sous sa propre marque dans les 550 agences Orange, un contrat de trois ans qui vient d’être renouvelé, avec des indicateurs qualité « monitorés sévèrement » par l’opérateur.
Selon l’entreprise, Orange écoule plus de 200 000 smartphones reconditionnés par an, ce qui en ferait le premier vendeur européen, et Largo en fournirait environ 30 %.
Bouygues Telecom a suivi fin 2024, sur le B2B et la vente à distance, puis Fnac Darty (880 magasins) et Electro Dépôt (120 magasins) en 2025, avec en prime des MacBook, Apple Watch et bientôt des AirPods reconditionnés. Les opérateurs et grands comptes pèsent désormais 88 % du chiffre d’affaires trimestriel.
À l’inverse, Largo a délibérément réduit la voilure sur les marketplaces, dont le poids dans son chiffre d’affaires digital a fondu de 10,9 à 8 millions d’euros entre 2024 et 2025. « Les marketplaces prennent aujourd’hui plus de commissions que les magasins. Quand on ne s’y retrouve pas, il faut agir, et l’action, c’est de diminuer nos ventes », assume Frédéric Gandon, cofondateur.
Le site largo.fr, lui, a doublé, de 1 à 2 millions d’euros, avec un coût d’acquisition maîtrisé autour de 30 €, et l’extranet B2B permet aux revendeurs indépendants de commander à l’unité, sans stock, livraison le lendemain. Un dossier pèse encore sur toute la filière, la redevance copie privée. « Les Français paient environ huit euros par smartphone reconditionné, les Européens un euro en moyenne, et les vendeurs étrangers sur les plateformes, zéro », dénonce la direction, qui s’appuie sur les syndicats SIRRMIET et Rcube pour faire bouger le législateur.
Un mot sur le calcul de la redevance : selon les barèmes de la commission copie privée, un smartphone reconditionné était taxé environ 10 € en 2024 selon sa capacité, et une révision à la hausse est dans les tuyaux. La filière conteste ce montant depuis des années, et la justice lui a d’ailleurs donné raison sur un point : en avril 2024, le tribunal judiciaire de Paris a jugé qu’un reconditionneur n’était pas un « fabricant » au sens de la loi.

L’entreprise sort par ailleurs d’une cyberattaque sur largo.fr et son extranet, gérée à coups d’analyse forensique, de tests d’intrusion et de notification à la CNIL et aux clients. « Le constat, c’est que tout le monde est attaqué. La question, c’est ce qu’on met en œuvre derrière ».
Et la suite ? L’atelier tourne à 50 % de sa capacité de 20 000 appareils par mois. « Quand on sera à 75 ou 80 % du capacitaire, on engagera un nouvel outil industriel, plus automatisé, qui nous permettra de monter jusqu’à 250 millions d’euros de chiffre d’affaires », projette Frédéric Gandon, en restant en région nantaise.
Le reconditionné est devenu une industrie qui se joue dans les boutiques d’opérateurs et les négociations de gisements, plus une contre-culture de bidouilleurs. La crise de la RAM est son meilleur agent commercial. Tout repose sur un point : si les Français cessent de revendre leurs vieux iPhone, l’approvisionnement se tarit.
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