Wero tourne sur des serveurs Amazon : la souveraineté a un problème

 
Wero, le service de paiement présenté comme la riposte européenne à PayPal, utilise en partie les serveurs d’Amazon Web Services. Une révélation qui fragilise sérieusement sa promesse de souveraineté numérique.

On nous avait vendu le service comme l’arme fatale. Wero, le paiement 100 % européen, celui qui allait nous libérer de Visa, Mastercard et PayPal. Les banques françaises en parlaient avec des trémolos dans la voix, Bercy hochait la tête, et Emmanuel Macron lui-même évoquait le « dernier kilomètre de la souveraineté économique ».

Sauf que Netzpolitik.org, le média allemand spécialisé dans les libertés numériques, vient de découvrir un détail embarrassant : Wero s’appuie sur l’infrastructure d’Amazon Web Services. Autrement dit, le paiement souverain européen tourne en partie sur les serveurs du géant américain.

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Wero, lancé en juillet 2024 par l’European Payments Initiative (EPI), un consortium de 16 banques européennes, revendique aujourd’hui environ 53 millions d’utilisateurs enregistrés en Europe. Le service permet d’envoyer de l’argent instantanément via un simple numéro de téléphone, sans passer par les réseaux Visa ou Mastercard. Il s’apprête à débarquer dans le e-commerce en France dès mai 2026, avec 500 000 clients BPCE en éclaireurs. Le paiement NFC en magasin est prévu pour l’automne. Bref, le projet est ambitieux, massif, et porté par des noms comme BNP Paribas, Crédit Agricole ou Société Générale. Mais quand Netzpolitik a posé la question de l’infrastructure technique, EPI a fini par admettre que Wero « s’appuie sur une combinaison de fournisseurs européens et internationaux », dont AWS.

Le Cloud Act, ce problème que la « cloud souverain » ne règle pas

EPI assure maîtriser l’architecture de bout en bout et met en avant un chiffrement multicouche, en transit comme au repos. Admettons. Mais le vrai sujet n’est pas technique, il est juridique.

Depuis 2018, le Cloud Act américain oblige tout fournisseur de services soumis à la juridiction des États-Unis à transmettre des données aux autorités américaines sur demande, y compris quand ces données sont stockées hors du territoire américain. Même la « AWS European Sovereign Cloud », lancée en janvier 2026 avec 7,8 milliards d’euros d’investissement et des serveurs physiquement situés en Allemagne, n’y change rien : Amazon reste une entreprise américaine. Un rapport commandé par le ministère fédéral de l’Intérieur allemand a d’ailleurs confirmé que les droits d’accès des autorités américaines aux données hébergées en Europe sont plus étendus qu’on ne le pensait.

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Concrètement, les données transactionnelles des utilisateurs européens de Wero, c’est-à-dire qui paie qui, combien, quand, pourraient théoriquement être réclamées par Washington. EPI ne précise pas si le chiffrement utilisé est de bout en bout avec des clés inaccessibles à AWS. Comme le souligne Netzpolitik, si Wero proposait un véritable chiffrement de bout en bout, l’opérateur l’aurait mis en avant. Le silence sur ce point est éloquent.

Souverain en façade, dépendant en coulisses

Pour les 53 millions d’utilisateurs actuels et les 130 millions visés d’ici 2027 via l’alliance EuroPA, la question est simple : peut-on construire une alternative crédible aux systèmes de paiement américains tout en dépendant d’une infrastructure américaine ? Pour les particuliers qui envoient 30 euros à un pote, le risque reste abstrait. Pour les commerçants qui vont traiter des millions de transactions, et pour les États qui poussent Wero comme un outil de souveraineté, c’est plus gênant. Des alternatives européennes existent, comme OVHcloud, Scaleway, Clever Cloud ou Deutsche Telekom, toutes certifiées ou en cours de certification pour l’hébergement souverain.

Wero a le mérite d’exister et d’avancer vite dans un domaine où l’Europe a l’habitude de théoriser sans livrer. Le service fonctionne, les banques suivent, les commerçants arrivent. Mais vendre la souveraineté numérique comme argument central tout en confiant une partie de l’infrastructure à Amazon, c’est comme vanter un repas « 100 % local » en commandant les ingrédients sur Amazon. Le mot « souverain » finira par ne plus rien vouloir dire si on continue à l’utiliser comme simple argument marketing.


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