Tous les mois, Netflix communique sur les débits moyens qu’il observe pour chaque pays et pour chaque opérateur. Force est de constater que Free semble être un mauvaiqus élève. Peut-être que vous le constatez chez vous, peut-être pas, néanmoins une bataille se joue dans les coulisses. Voici les clés de cette bataille qui touche un des principes d’Internet, la neutralité du Net.

Mise jour du 3 janvier : on a fait une petite vidéo pour résumer les enjeux de cette bataille.

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Article original :

Difficile de savoir tout ce qui se joue en arrière plan. Pourtant, nous reprenons régulièrement les chiffres fournis (ISP Speed Index) par Netflix en tentant de les commenter. SFR augmente, Free baisse, Orange est premier… tous les mois apportent leurs lots de commentaires sur le sujet, avec des débats particulièrement animés entre freenautes. Ces chiffres sont surtout révélateurs d’une bataille qui se joue dans les coulisses d’Internet.

L’indice de performance des FAI porte uniquement sur le service Netflix aux heures de grande écoute. Il ne s’agit pas d’une mesure de performance générale incluant les autres services/données susceptibles de circuler sur le réseau des FAI en question. Une performance supérieure sur Netflix se traduit généralement par une meilleure qualité d’image, un temps de démarrage plus court et moins d’interruptions. 

En tant qu’utilisateur, vous n’êtes pas tous touchés. En fonction du débit et de la qualité de votre connexion, mais aussi de votre FAI bien sûr, vous pourriez connaître des interruptions, des ralentissements ou une détérioration de la qualité du service. Vous pouvez le vérifier par vous même, Netflix propose de tester sa connexion avec ses serveurs sur Fast.com, vous pouvez ensuite comparer les résultats avec d’autres serveurs (sur Speedtest.net par exemple). Je vous encourage également à comparer les résultats en fonction du moment de la journée.

Bref, le problème principal semble être centré sur Iliad (Free), mais c’est bien évidemment plus complexe qu’il n’y paraît.

La relation tumultueuse entre Iliad (Free) et Netflix

En juin 2017, Free a attaqué Netflix devant le tribunal de commerce de Paris car le FAI estime avoir été lésé sur les débits moyens calculés chaque mois par Netflix via son ISP Speed Index, qui mesure la vitesse moyenne de ses flux selon les pays et les opérateurs à heure de grande écoute. D’un côté, Netflix veut garantir une bonne qualité d’expérience à ses clients, de l’autre côté Iliad (Free) veut garantir des prix bas, un des facteurs de réussite du FAI en France.

II faut donc avoir une bonne conaissance des ordres de grandeur pour mieux appréhender ce conflit. En effet, pour que l’on puisse bénéficier des débits nécessaires pour une bonne expérience sur Netflix (en Full HD ou UHD), il faut que les tuyaux situés en amont ne soient pas saturés. L’affaire est loin d’être gagnée, les usages explosent et les tuyaux actuels n’ont pas été conçues pour absorber tout le trafic. Plus on remonte dans l’arborescence d’internet et plus le volume de données transporté augmente, la croissance est exponentielle avec les usages qui explosent.

L’importance de la SVoD en France

Selon une étude de Médiamétrie, publiée en novembre 2017, 1 internaute sur 5 (21 %) âgé de 6 ans et plus déclare utiliser un service de vidéo à la demande par abonnement, contre 15 % en 2016, ce qui représente une augmentation de 40 % en un an. Cette progression est essentiellement portée par Netflix, devant deux acteurs majeurs français, Canal Play et SFR Play, mais aussi devant Amazon Prime Video. D’ailleurs, 83 % des utilisateurs déclarent partager leurs abonnements de SVoD avec un proche.

100 millions de clients de Netflix dans le monde (statista), mais combien d’utilisateurs ?

Cette importance des services de SVoD, en particulier Netflix, se ressent sur le réseau. Nous n’avons pas trouvé de chiffre concernant les fournisseurs d’accès en France, mais on estime que le SVoD occupe en moyenne 36 % de la bande passante globale aux Etats-Unis avec des pointes à 70 % à heure de grande écoute.

Vous comprenez certainement mieux ce qu’il se passe dans les coulisses. Pour résumer et simplifier : les tuyaux entre Free et Netflix sont saturés aux heures de pointe et Xavier Niel estime que le mastodonte de la SVoD devrait financer une partie importante de ce trafic. Nous avions déjà connu une affaire similaire entre Google et Iliad (Free) à propos de YouTube, Xavier Niel avait déclaré :

Effectivement, il y a un problème. Les tuyaux entre Google et nous sont pleins à certaines heures, et chacun se repousse la responsabilité de rajouter des tuyaux. C’est un problème classique qui arrive partout, mais plus souvent avec Google. En comparaison, le trafic avec Dailymotion – avec qui tout se passe bien – ne pose pas de problème. Donc j’invite les gens qui ont des problèmes avec YouTube de s’apercevoir que sur Dailymotion souvent il y a les mêmes vidéos. J’espère que la solution arrivera sous peu.

Il a fallu attendre 2015, environ trois ans de galère pour les clients, pour que les deux entreprises trouvent un terrain d’entente et que la situation soit réglée. Cela a été facilité par le lancement de la Freebox mini 4K, qui intègre Android TV (il existe une méthode pour installer Netflix).

Les conséquences pour les clients Free

Le client Free qui paie dûment son abonnement Netflix est pénalisé, en particulier les clients ADSL en bout de ligne. Ces clients sont au milieu d’une bataille qui les dépassent. La situation est d’autant plus scandaleuse qu’elle peut inciter le client à pirater les films et les séries qu’il ne peut pas regarder convenablement sur Netflix, ou à changer de FAI tout simplement. L’image peine à atteindre la qualité HD, tandis que le service peut même afficher des messages d’erreur et être bloqué.

L’essentiel est que les consommateurs comprennent ce qui se passe lorsque l’abonnement Internet qu’ils ont payé ne fournit pas de manière adéquate le contenu qu’ils désirent, en particulier le contenu qu’ils ont également payé.

Derrière cette bataille, un des principes les plus importants : c’est bien de la neutralité des réseaux dont il est question. Pour la grande majorité des FAI, la neutralité du Net est de la connerie. Stéphane Richard, PDG d’Orange, n’hésite pas à l’affirmer ouvertement.

Les solutions pour mettre un terme à ce conflit

Open Connect

Pour fournir une bonne expérience à ses clients, Netflix a besoin d’un accès à une large bande passante. Evidemment, Free (Iliad) veut être compensé pour cet usage, d’où le débat sur la neutralité du réseau. Il existe heureusement plusieurs solutions possibles.

Neflix a déjà pris des mesures pour travailler avec l’ensemble des fournisseurs d’accès : il a déjà construit un backbone dédié avec des options disponibles pour le peering public et privé, y compris l’option de mise en cache qu’il nomme Open Connect.

L’objectif est de disposer d’une bande passante suffisante pour gérer la hausse du trafic des FAI. En offrant leur services de mise en cache personnalisée (Open Connect), Netflix offre encore plus de déchargement que les CDN traditionnels en permettant au FAI local de gérer la façon dont la mise en cache fonctionne et le trafic est géré. Netflix finance donc une partie des frais nécessaires pour augmenter la capacité du réseau. Pour simplifier : Open Connect permet à Netflix de supporter la plus grande partie du fardeau de la fourniture de trafic aux abonnés. Pour simplifier : Netflix installe des serveurs chez les FAI, des serveurs qui agissent comme des caches : la plupart du temps, ce sont ces serveurs qui vous permettent de charger votre série ou votre film.

Notez également que Netflix investit également quelques des millions de dollars auprès des fournisseurs de trafic, tels que Cogent, Level 3, NTT, TeliaSonera, Tata et X0 Communications.

Le partage de revenu

Le service de SVoD finance également indirectement les investissements des FAI dans les infrastructures du réseau. Comment ? Les FAI distribuent, presque tous, Netflix. En intégrant Netflix sur leurs box et en proposant à leurs clients de s’inscrire et d’utiliser Netflix, les FAI obtiennent une source de revenu supplémentaire. Ils perçoivent 12 % des revenus générés par la plate-forme américaine, contre 30 % pour Canal +.

C’est également une des clés de la bataille entre Iliad (Free) et Netflix. Xavier Niel estime sur ce partage de revenu est insuffisant, il met donc la pression sur Netflix en refusant d’intégrer Netflix sur la Freebox et en limitant les investissement dans les infrastructures.

Le risque est double pour Free. D’un côté, certains de ses abonnés peuvent être tentés de passer à la concurrence pour accéder plus facilement à Netflix. De l’autre, les conditions économiques imposées par Netflix peuvent obliger Iliad (Free) à augmenter ses tarifs à termes pour financer les infrastructures (sans toucher à sa marge brut).

La neutralité du Net en danger

On imagine que quand Xavier Niel (Iliad Free) et Reed Hastings (Netflix) se seront entendus sur le prix, les clients Free arrêteront de trinquer. Ils pourront profiter de Netflix sur la (nouvelle) Freebox et accéderont convenablement à Netflix même pendant les heures de pointe. Aux Etats-Unis, les FAI ont gagné cette bataille : Netflix a accepté de financer une partie des interconnexions et autres noeuds du réseau. Les FAI ont imposé une sorte de péages si vous préférez. Mais cette issue soulève un autre problème… celui de la neutralité du Net.

Avec la disparition de ce principe aux Etats-Unis, on peut imaginer qu’il ne sera tout simplement pas possible pour des concurrents de fournir des services de jeux ou de streaming vidéo aux abonnés des FAI sans les payer directement ou indirectement. Ce qui est catastrophique pour nous.

Internet est un lieu déroutant

À l’heure actuelle, la plupart des gens discutent de la façon dont Internet devrait fonctionner. Les solutions et autres offres qu’ils élaborent et leurs tentatives d’influencer les régulateurs ont une incidence sur les débits de votre accès Internet, sur le prix que vous allez payer pour ça, mais aussi sur les services que vous pourrez utiliser.

Pour la plupart d’entre nous, Internet est ce que vous regardez en ce moment, ce que vous voyez sur votre navigateur Web. Mais Internet comprend en réalité des câbles en fibre optique, des serveurs et autres matériels techniques, tous détenus par les entreprises qui l’ont construit. Le contenu auquel nous accédons en ligne est stocké sur des serveurs et transmis à travers des réseaux appartenant à de nombreux groupes différents, mais la magie du protocole Internet permet à l’ensemble de fonctionner.

Vous entendrez des gens dire que les débats sur le transit et le peering n’ont rien à voir avec la neutralité du Net et, en un sens, ils ont raison : la neutralité du Net est aussi une question du dernier kilomètre. Mais en même temps, ces transactions ont une incidence sur l’expérience des internautes, ce qui explique pourquoi les accords conclus (et ceux qui vont être conclus) peuvent rendre obsolètes les réglementations sur la neutralité du Net.

Ce que que l’on observe, c’est le pouvoir croissant des FAI. Comme les réseaux long-courrier sont moins chers, l’accès aux utilisateurs devient plus précieux et crée un plus grand effet de levier sur les fournisseurs de contenu, ce que l’on pourrait appeler un « monopole d’accès du dernier kilomètre ». Face à cette asymétrie, on peut s’inquiéter que les nouvelles startups et offres innovantes n’aient pas le pouvoir ni l’argent de réaliser ce genre de transactions ou de construire leurs propres réseaux. Ils seront alors désavantagés par rapport à leurs concurrents et aux opérateurs.

Le contre-argument est que le marché fonctionne : en tant qu’utilisateur, si vous voulez un nouveau service, vous le demandez à votre FAI. Le problème, c’est la transparence : si les clients ne savent pas où se trouve le conflit avant le dernier kilomètre, ils ne savent pas qui doit porter le blâme. À l’heure actuelle, il est en grande partie impossible de dire si votre FAI, le fournisseur de contenu ou un tiers sur Internet ralentit un service. C’est pourquoi une grande partie du débat autour du peering vise à le comprendre et non à proposer des idées.

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