
J’ai passé une bonne partie de la semaine dernière dans Omarchy, cette distribution Linux qui fait tant de bruit et qui intègre les agents IA nativement. En la testant, je me disais que le débat sur l’IA dans le logiciel libre était derrière nous, réglé par la pratique.
Puis j’ai ouvert X. Un magazine français de sécurité informatique titrait « un triste jour pour Linux », un développeur Debian annonçait son départ en citant le fascisme, et David Heinemeier Hansson (DHH), le créateur d’Omarchy, invitait les « communes anti-IA » à s’effondrer en paix. Le débat n’était pas réglé. Il venait de passer à l’étape des insultes, et c’est ça qui me pose problème.

L’étincelle, c’est un vote. Debian, 69 830 paquets et près de 1,5 milliard de lignes de code, avait mis aux voix du 15 au 28 août une résolution générale sur l’usage des grands modèles de langage. Huit propositions s’affrontaient, de l’interdiction pure et simple inscrite dans le contrat social du projet jusqu’à une option qui jugeait l’empreinte climatique des LLM rédhibitoire.
Le scrutin a dû être prolongé d’une semaine tant les développeurs tardaient à trancher. Résultat, annoncé le 28 août : la proposition « usage responsable de l’IA générative » l’emporte, avec environ 64 % des votants favorables à une forme d’ouverture contre 36 % pour un bannissement ou une forte dissuasion, et seulement 55 voix d’avance sur l’option suivante.
Concrètement, on peut contribuer à Debian avec du code produit par une IA, on est invité à le signaler sans y être obligé, et la relecture humaine reste la seule garantie. La proposition d’interdiction, qui exigeait une majorité des trois quarts, n’en a réuni qu’un peu plus de la moitié. Si les mécanismes internes de Linux vous échappent, notre guide pour débuter explique ce qu’est une distribution et pourquoi Debian pèse autant.


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Des doutes légitimes, une réaction qui ne l’est pas
Personnellement, je comprends les réserves. Le droit d’auteur d’abord : un modèle entraîné sur des milliards de lignes sous licence peut recracher un extrait protégé sans le dire, et un projet comme Debian, dont toute l’existence repose sur la propreté juridique de ce qu’il distribue, a de bonnes raisons de s’en inquiéter. La qualité ensuite : les mainteneurs croulent déjà sous le « slop », ces patchs et rapports de bugs plausibles mais faux qui coûtent plus cher à relire qu’à écrire, au point que le moteur de jeu Godot a fermé la porte.
L’environnement enfin, qui méritait sa propre option sur le bulletin. NetBSD et Gentoo ont banni le code généré dès le printemps 2024 sur ces bases, et on peut trouver ce choix trop rigide sans le trouver stupide. Pour beaucoup, l’IA pour chercher des failles, oui, pour écrire du code en production, pas encore.
Ce que je ne comprends pas, c’est ce qui s’est passé le lendemain du vote. Antoine Le Gonidec, développeur Debian connu sous le pseudonyme vv221, a rendu ses clés dans un message d’abord envoyé sur une liste privée, puis rendu public de sa propre initiative pour que « les conséquences » soient connues. Il y écrit que Debian adopte « une technologie soutenue par des fascistes », que prétendre à la neutralité face au fascisme « n’est pas de la neutralité, c’est de la collaboration active », qu’il ne s’intéresse « plus à rien de ce qui vient de Debian » et qu’il n’a « jamais été aussi déçu par une communauté ».
Le texte se termine sur un juron et une pique : on pourra toujours le remplacer par « une IA agentique ».
Mais ses collègues n’ont pas décidé de livrer Debian à des agents IA, ils ont refusé une interdiction et rappelé que chaque contributeur reste responsable de ce qu’il envoie. Passer de là au fascisme, c’est traiter un désaccord technique comme un crime moral, et ça interdit toute discussion avec les 64 % d’en face. Le magazine qui parle de « triste jour pour Linux » fait le même saut, en plus poli.
Torvalds, DHH et le camp du « forkez ou partez »
Le camp adverse n’est pas plus tendre, il a juste le rapport de force pour lui. En juillet, dans un fil consacré à Sashiko, un outil de relecture de patchs par LLM développé chez Google, Linus Torvalds a écrit noir sur blanc que « Linux n’est pas un de ces projets anti-IA », que l’utilité de l’outil n’est « plus en question aujourd’hui », et que ceux que ça dérange peuvent « faire la chose open source et forker, ou simplement partir ».
Le noyau accepte le code assisté par IA depuis le début de l’année, pourvu qu’un humain le relise et en assume la responsabilité. Torvalds refuse toujours qu’une IA signe le code, et il avait été sévère avec les rapports de bugs générés automatiquement, mais l’homme qui qualifiait l’IA de « 90 % de marketing » en 2024 vibe code désormais ses projets de vacances. Le vote Debian s’aligne sur cette doctrine, et sa proposition gagnante cite explicitement les politiques de GCC et de Rust comme modèles.
DHH, lui, ne prend même plus la peine de convaincre. « Je ne pense pas que la plupart des gens réalisent à quel point les choses étaient devenues folles dans l’univers Linux », a-t-il tweeté ce week-end, avant d’annoncer que ça n’aura « bientôt plus beaucoup d’importance » une fois que des alternatives « souveraines et sensées » existeront, sous-entendu la sienne, et que les communautés anti-IA pourront s’effondrer « jusqu’à ce que les vaches rentrent au bercail ».
La formule est cavalière, et elle nourrit exactement la rancœur qu’elle moque : quand un camp a 8 millions de dollars (environ 7,4 millions d’euros) et la bénédiction de Linus Torvalds, il peut se permettre de ne plus écouter, et l’autre camp le sent. Ceux qui hésitent entre les deux mondes trouveront dans notre comparatif des distributions des projets plus posés qu’Omarchy sur la question.
Ce trésor de guerre a un nom : DHH a lancé la fondation Omacom, une structure à but non lucratif qui détient les marques d’Omarchy et finance son infrastructure. Elle a été dotée de 8 millions de dollars (environ 7,4 millions d’euros) par huit mécènes, de quoi tenir la distance face à des projets portés uniquement par des bénévoles.
Ce qui frappe, c’est la disparition du milieu. D’un côté, des gens qui assimilent un modèle de langage à une idéologie politique et démissionnent en traitant leurs collègues de collabos. De l’autre, des gens pour qui l’usage massif de ces outils est acquis et qui renvoient le doute à un problème générationnel. Entre les deux, la question qui compte vraiment, celle de savoir qui relit, qui teste et qui répond du code fusionné, n’intéresse plus grand monde, alors que c’est précisément ce que Debian vient de voter.
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