Électricité : comment ces particuliers gagnent jusqu’à 465 € par mois grâce à une IA dans leur garage

Spéculation sous haute tension

 
Au Royaume-Uni et en Australie, des particuliers gagnent plusieurs centaines d’euros par mois en revendant l’électricité de leurs batteries solaires, avec une IA aux commandes. En France, le même montage reste pour l’instant difficile à répliquer mais pourrait devenir la norme dans les années à venir.
L’ordinateur sous Home Assistant qui décide quand vendre / acheter l’électricité

Le 24 juin dernier, pendant que Londres suffoquait à 34 °C, Andrew Austin, propriétaire de 34 ans installé dans le Shropshire, a empoché environ 70 euros en cinq heures.

Selon un reportage publié le 3 septembre par Bloomberg, il n’a pas touché le moindre bouton : sa batterie domestique de 200 kWh, rechargée la journée avec de l’électricité bon marché, s’est déchargée sur le réseau entre 16 h et 21 h, quand les prix flambaient. En une soirée, il a gagné à peu près ce qu’un locataire moyen paie d’électricité en un mois entier.

Le principe tient en une phrase. On achète l’électricité quand elle ne coûte presque rien, on la stocke dans une batterie, puis on la revend au réseau quelques heures plus tard, une fois le soleil couché et les prix repartis à la hausse. C’est de l’arbitrage, ni plus ni moins, exactement ce que faisaient jusqu’ici les traders professionnels sur les marchés de gros.

Chez Austin, un ordinateur télécharge les prix publiés chaque jour à 16 h par son fournisseur Octopus Energy, découpés en tranches de 30 minutes, puis il achète ou vend sans intervention humaine. Sur l’année, sa stratégie lui rapporte en moyenne 465 euros par mois l’été et 350 euros l’hiver, de quoi remplir le chariot de courses d’une famille de quatre.

La batterie de 40 kWh de Mark Purcell // Source : Bloomberg

Avec 200 kWh, la batterie d’Austin n’a toutefois rien d’une installation domestique ordinaire. C’est deux fois la capacité d’une Tesla Model S. La plupart des batteries résidentielles tournent autour de 10 kWh, soit une vingtaine de fois moins. C’est cette capacité hors norme qui lui permet de stocker, puis de revendre, autant d’énergie en une seule soirée, ce qui rend ses gains difficilement transposables à un foyer moyen.

Pourquoi c’est possible maintenant ? Parce que les prix de l’électricité sont devenus franchement instables. Sur une même journée, le prix de gros peut varier d’un facteur dix, et lors des pics de production solaire ou éolienne, il lui arrive même de basculer sous la barre de zéro, quand le prix à la pompe, lui, ne bouge que de quelques pour cent par semaine.

Pour en profiter, il faut trois ingrédients : un foyer électrifié (solaire, batterie, voiture électrique), cette fameuse volatilité des prix, et surtout un régulateur qui autorise une tarification dynamique à l’échelle du domicile. Autant dire que la combinaison ne court pas les rues : seuls l’Australie, la plupart des pays européens et quelques États américains laissent aujourd’hui les particuliers vendre au prix qui change toutes les heures ou toutes les demi-heures.

L’IA aux manettes, même sans savoir coder

Suivre tous ces micro-arbitrages à la main serait impossible. L’intelligence artificielle s’en charge à la place. Aaron Wilkes, conducteur de train de 36 ans installé dans le Kent, n’a aucune formation en programmation. Il a donc demandé à ChatGPT, puis confié à Codex, la plateforme de codage d’OpenAI, l’accès aux comptes de ses différents appareils, dont ses deux Tesla.

À partir de quelques consignes simples sur la température qu’il aime chez lui et ses horaires de travail, l’IA récupère les prix du fournisseur et décide toute seule du meilleur moment pour recharger la voiture ou vider la batterie. Le tout grâce à Home Assistant, un logiciel open source bien connu des bricoleurs et amoureux de domotique.

Aaron Wilkes devant sa Tesla Model Y

Pour l’instant, ses reventes lui servent surtout à effacer sa facture, avec des paiements pour l’export souvent inférieurs à 12 euros par mois.

De l’autre côté de la planète, Mark Purcell, ingénieur électricien de 59 ans dans le Queensland, a fait plus rustique : il a programmé un Raspberry Pi, ce nano-ordinateur à quelques dizaines d’euros, pour acheter et revendre via son fournisseur Amber Electric.

Certaines nuits, les prix montaient tellement que la machine vidait ses batteries et lui faisait gagner jusqu’à 125 euros pendant son sommeil, lui dont la facture avait grimpé jusqu’à 620 euros par trimestre avec les hausses de prix de l’électricité.

Tout n’est pas rose pour autant. Chez Wilkes, l’IA a un jour perdu l’accès à la voiture et a continué de la charger en pleine pointe tarifaire, une erreur coûteuse limitée par le plafond d’Octopus fixé autour de 1,16 euro le kWh. Mal réglée, la stratégie peut exposer à des prix très élevés au pire moment.

Et en France, on en est où ?

Franchement, recopier le montage britannique en France reste compliqué. La tarification dynamique, ce système où le prix du kWh suit heure par heure le marché de gros, y est encore marginale : après une première vague en 2021, la plupart des offres ont disparu avec la crise de l’énergie, et seuls deux petits fournisseurs, Sobry et Frank Énergie, en proposent aujourd’hui.

L’obligation faite aux fournisseurs de plus de 200 000 clients d’en commercialiser une offre a même vu son échéance repoussée à mi-2027, la CRE ayant prolongé le régime transitoire en juin 2026. Quelques offres qui récompensent la flexibilité émergent, calquées sur la logique Tempo, et il existe désormais des contrats où l’on peut carrément être payé pour consommer de l’électricité aux heures de surproduction. On est loin, quand même, du niveau de rémunération dont profitent Austin ou Wilkes.

Les économies réalisables par pays (chauffage en jaune ; charge d’une voiture électrique en bleu)

Il y a aussi la question du matériel et de la rentabilité. En France, les panneaux solaires seuls ne suffisent plus vraiment à faire chuter la facture, et la batterie devient peu à peu incontournable pour les particuliers. La batterie s’impose justement parce que les tarifs de rachat du surplus solaire résidentiel se sont effondrés, passés de 12,7 à 1,1 centimes le kWh. Puisque revendre au réseau ne rapporte presque plus rien, autant consommer soi-même ce qu’on produit et garder le reste dans une batterie pour le soir.

Pour ceux qui ne veulent ni coder ni bricoler avec l’IA, une autre voie existe. Greg Robinson, retraité de 65 ans près de Phoenix en Arizona, a raccordé sa batterie à une « centrale électrique virtuelle » montée par FranklinWH et un fournisseur local : concrètement, il met une partie de sa capacité à disposition du réseau, qui pioche dedans en cas de tension.

Il a touché environ 910 euros en décembre rien que pour son inscription et une première mise à disposition, en échange d’une perte de contrôle sur les moments où il gagne de l’argent. Tesla fait la même chose, mais uniquement au Texas pour le moment. Chez nous, Octopus Energy avance ses pions avec ses propres batteries domestiques attendues en 2027, et teste déjà des maisons sans facture d’électricité.

Alors, la batterie solaire, ça rapporte vraiment aujourd’hui ? En France, plutôt oui, mais pas à la manière britannique. Le gain vient surtout de l’autoconsommation plutôt que de la spéculation sur le prix du réseau. Pour qui se lance, l’essentiel reste de bien dimensionner son installation, entre une station solaire à brancher et une batterie amortie sur la durée, certaines offres avançant déjà jusqu’à 625 euros d’économies par an. Les traders domestiques à la Austin, eux, attendront que la tarification dynamique soit vraiment généralisée en France, une obligation que la réglementation européenne prévoit déjà.


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