« Hors de notre contrôle » : le pari d’Anthropic sur le gaz naturel pour alimenter ses data centers

 
Dans le prospectus de son introduction en Bourse, publié ce lundi 26 octobre, Anthropic reconnaît que certains de ses futurs data centers tourneront au gaz naturel produit sur place, à un prix qui lui échappe en grande partie. Le document doute aussi que le solaire, l’éolien ou le nucléaire arrivent à temps.
Source : illustration Frandroid

Anthropic, l’entreprise derrière Claude, a déposé ce lundi 26 octobre son formulaire S-1 auprès de la SEC, le gendarme de la Bourse américaine. Ce document est obligatoire avant toute introduction en Bourse aux États-Unis. L’entreprise doit y lister tous les risques de perte de ses futurs actionnaires, et l’électricité y occupe plusieurs pages. Anthropic y écrit noir sur blanc que certains de ses data centers en projet dépendent de centrales à gaz installées sur le site même, ce qui l’expose à des variations de prix et à des ruptures d’approvisionnement « hors de notre contrôle ». En d’autres termes, une partie du coût et de l’empreinte carbone de Claude va dépendre d’un combustible fossile.

Le site américain The Verge a épluché le document et y voit la preuve que l’IA générative dépend désormais du méthane, le principal composant du gaz naturel. Anthropic reconnaît que la concurrence pour l’accès à l’électricité est « intense » : elle se bat contre des fournisseurs de cloud très riches, dont certains développent des modèles d’IA concurrents, et contre des fermes de minage de cryptomonnaies.

Pourquoi le gaz plutôt que le solaire ?

Sur le papier, un data center se branche sur le réseau électrique comme n’importe quelle usine. Néanmoins, Anthropic explique dans son prospectus que le réseau américain n’a pas été conçu pour encaisser la demande de l’IA, et que les files d’attente pour raccorder de nouveaux gros consommateurs se sont nettement allongées dans de nombreuses régions. Sans compter que dans beaucoup d’endroits, un seul fournisseur d’électricité décide des conditions, du calendrier et du prix du raccordement. C’est pourquoi les centrales construites « derrière le compteur » se multiplient : elles alimentent directement le data center, sans passer par le réseau public.

Anthropic Claude

Ces centrales sur site auraient pu être des parcs solaires ou éoliens. Pourtant, le prospectus range explicitement le solaire, l’éolien, les batteries, le nucléaire et la géothermie parmi les risques :

En outre, les nouvelles sources de production, comme l’énergie solaire, éolienne, le stockage par batteries, le nucléaire et la géothermie, pourraient ne pas être disponibles dans les quantités ou selon les délais dont nous avons besoin, ou ne l’être qu’à un coût plus élevé.

Selon The Verge, les États-Unis prévoient de construire plus de centrales fossiles qu’à aucun moment depuis dix ans, et l’administration de Donald Trump a cherché à bloquer des projets renouvelables en présentant les énergies fossiles comme plus fiables pour tourner jour et nuit.

Pour aller plus loin
Nucléaire et gaz : comment la voracité de l’IA pousse les géants de la tech à produire leur propre énergie

Anthropic est loin d’être la seule dans ce cas. Dans un rapport publié le 16 avril, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que 15 à 27 gigawatts de centrales à gaz sur site pourraient alimenter des data centers d’ici 2030, surtout aux États-Unis. Cela représente la puissance de 15 à 27 réacteurs nucléaires d’un gigawatt. L’AIE calcule toutefois qu’il faut surdimensionner ces installations de 30 à 70 % par rapport aux besoins pour garantir une alimentation fiable. Les commandes de turbines à gaz ont bondi de 70 % en 2025, au point de créer une pénurie. L’agence en conclut que le gaz sur site ne permet pas forcément d’aller plus vite que le réseau.

Qui paiera la facture du gaz ?

Les contrats d’Anthropic prévoient généralement que le prix du gaz et de son transport lui est refacturé tel quel, sans aucun plafond. L’entreprise s’attend aussi à une bousculade. Plus les data centers s’équipent de turbines, plus ils se disputent le même gaz et les mêmes gazoducs dans les États où la loi autorise ces installations :

Nous pourrions ne pas parvenir à obtenir un approvisionnement et un transport de gaz fermes pendant le développement d’un site, ce qui pourrait retarder ou faire abandonner un site prévu ; nous pourrions subir des interruptions d’approvisionnement ou de livraison de combustible une fois un site en exploitation ; et, comme nos accords prévoient généralement que le combustible et les coûts associés nous sont répercutés sans plafond, nous restons exposés à la hausse du coût du gaz naturel et de son transport.

Ce gaz alourdit aussi l’empreinte carbone d’un secteur qui consomme déjà énormément. Selon l’AIE, la consommation électrique des data centers devrait doubler entre 2025 et 2030, de 485 à 950 TWh (des térawattheures, soit des milliards de kilowattheures), ce qui représentera environ 3 % de la demande mondiale d’électricité. La consommation des data centers dédiés à l’IA devrait même tripler sur la période. Leurs émissions devraient doubler pour atteindre environ 350 millions de tonnes de CO2 en 2035, soit environ 2 % des émissions mondiales du secteur électrique. Paradoxalement, Anthropic admet elle-même que le réchauffement climatique fera grimper ses coûts : plus il fait chaud, plus il faut d’électricité et d’eau pour refroidir les serveurs.

Le prospectus rappelle d’ailleurs que certaines collectivités américaines envisagent, ou ont déjà voté, des moratoires sur les nouveaux data centers. Pour désamorcer cette contestation, Anthropic s’est engagée le 11 février, dans un billet de blog, à prendre en charge les hausses de prix de l’électricité que ses data centers provoqueraient pour les consommateurs, ainsi que 100 % des travaux de raccordement au réseau. Elle promet aussi de financer assez de nouvelles centrales pour couvrir ses besoins, et des systèmes d’effacement, qui réduisent la consommation des data centers pendant les pics de demande. Le prospectus admet que ces engagements ont déjà fait monter ses coûts d’exploitation. Selon Anthropic, ce type de promesse pourrait même devenir la norme, voire une obligation, dans tout le secteur de l’IA.


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