Huawei a présenté à l’IFA 2018 son nouveau Kirin 980, un SoC innovant qui propulsera les Huawei Mate 20 et Mate 20 Pro. De quoi lutter contre l’Apple A12 en fin d’année, voire le Snapdragon 855 l’année prochaine ? La philosophie est toute autre, comme on nous l’explique.

Le Kirin, ou Qilin, est un animal sacré issu de la mythologie chinoise ressemblant à un mixte de cerf et de licorne, et dont on prétend qu’il est de bon présage, amène des enfants prodigues et est symbole général du triomphe de la justice. Plus encore, il prend sa place aux côtés du dragon en tant que symbole d’un élément majeur : la terre.

Pas étonnant donc que le constructeur chinois Huawei l’ait choisi pour représenter sa propre gamme de SoC prenant place aux côtés des Qualcomm Snapdragon. Concernant le Kirin 980 des futurs Huawei Mate 20 et Mate 20 Pro fraîchement présenté à l’IFA 2018, François Hingant, responsable du marketing produit, a répondu à nos questions brûlantes sur cette nouvelle plateforme.

Nouvelle architecture big, mid et little

Tout d’abord, l’un des points les plus étonnants de ce nouveau SoC est d’adopter une architecture avec trois types de cœurs : 2 Cortex A76 cadencés à pleine puissance, 2 Cortex A76 sous-cadencés et enfin 4 Cortex-A55 basse consommation. Une décision étonnante, puisque tous ses compétiteurs sont (pour le moment) restés sur une architecture dite « big.LITTLE » : des cœurs haute performance couplés à des cœurs basse consommation, sans entre-deux. Snapdragon, Exynos et même Apple A, tous suivent cette philosophie.

Comme nous le présente monsieur Hingant, ce changement a été motivé simplement par l’évolution des applications et des habitudes de consommation des utilisateurs. Souvent, les cœurs haute performance restent largement en veille et forcent une consommation forte dès la moindre utilisation.

Vient le cas des réseaux sociaux. Si ces applications peuvent paraître anecdotiques sur smartphones, leur demande en puissance est très difficile à gérer, et pour cause : afficher son fil d’actualité ne demande aucune puissance, mais envoyer / recevoir de la vidéo et encoder / décoder ces flux forcent l’utilisation de cœurs plus puissants. Face à cela, le « middle » prendra la place d’une nouvelle ligne aussi bien de défense que d’attaque.

Prenez l’exemple du football. Si l’on transcrivait les SoC sur un terrain, alors le « club » Snapdragon 845 aurait 4 attaquants et 4 défenseurs. De même pour l’Exynos 9810. L’Apple A11, lui, aurait une formation avec 2 attaquants et 4 défenseurs. Ici, le « club » Kirin 980 a 2 attaquants, 4 défenseurs et 2 milieux de terrain capables aussi bien de jouer la défense que l’attaque selon les situations. Une formation unique dans le milieu des SoC mobiles, mais qui a énormément de sens : pour répondre à l’évolution de l’utilisation, ces deux cœurs pourront optimiser au maximum les performances tout autant qu’offrir une autonomie accrue.

L’intelligence artificielle plutôt que la puissance brute

Si Huawei choisit de dédier une conférence entière à son Kirin 980, ce n’est pas pour rien : c’est un produit important pour la marque, tout aussi important qu’un smartphone ou un AI Cube. Et s’il est important, c’est en partie grâce à son NPU, toujours central dans la stratégie de Huawei comme nous le présente le responsable produit.

Et pour cause : le constructeur est leader sur ce terrain précis, et a offert à son Kirin 980 une nouvelle puce Dual NPU lui offrant toujours plus de capacité d’analyse. Cette capacité est utilisée pour optimiser plus encore l’utilisation du SoC, les tâches étant réparties dynamiquement entre ses divers cœurs.

C’est surtout sur le plan du GPU qu’elle est importante. Selon les schémas présentés par Huawei lors de sa conférence, on pouvait voir que le Kirin 980 était au même niveau en termes de performances GPU pures que le Snapdragon 845. Mais avec le GPU Turbo, optimisation logicielle propulsée par l’IA, la puce arrive alors à prendre les devants.

Une tricherie ? Plutôt la vision de la marque qui s’exprime selon François Hingant. De nombreux constructeurs utilisent les GPU Mali d’ARM, et c’est le cas ici avec l’intégration pour la première fois du Mali-G76. Mais Huawei a un argument supplémentaire, son intelligence artificielle qui vient « muscler ses performances » et lui permettre de donner le meilleur d’elle-même. Là encore, c’est moins la puissance brute que l’intelligence de son SoC qui est mise en avant. C’est d’ailleurs particulièrement le cas sur la partie GPU, puisqu’il s’agissait d’un point noir des précédentes générations sur lequel la marque s’est particulièrement penchée sur ses dernières générations.

D’ailleurs, si la rumeur veut que Huawei planche sur son propre GPU pour prendre toujours plus d’avance, on nous annonce qu’il n’y a pas d’informations à ce sujet.

Face au Apple A12 et au Snapdragon 855 ?

Beaucoup le disent, à juste titre ou non : comparer un SoC Kirin au Snapdragon n’a que peu de sens, puisque ces deux puces ont des rythmes de sortie différents. Les Snapdragon sortent en début d’année, les Kirin en fin d’année, et sont ainsi condamnés à se surpasser machinalement les uns après les autres. On pourrait alors les comparer aux SoC Apple A, sortant sur la même période de fin d’année ? Le fait est que les produits Apple sont si différents qu’il est difficile de comparer un SoC prévu uniquement pour deux produits à des SoC de l’univers Android.

Malgré tout, nous avons posé ces questions à François Hingant : et par rapport au futur Apple A12 ? Et au futur Snapdragon 855 ? Difficile de commenter les choix d’un rival lorsque ces plateformes ne sont pas encore dévoilées, mais il s’agit finalement avant tout d’une lutte philosophie. Pour lui, Huawei a tout simplement sa propre philosophie et sa propre vision.

Continuer à développer l’IA en fait partie, tout comme la partie réseau qui est après tout « le cœur de métier » de la marque chinoise. Sur le premier point, un stade important a par ailleurs été dépassé qu’il est important de pointer du doigt : pour chaque SoC, les développeurs peuvent accéder à une plateforme de développement afin d’optimiser leurs applications avant la sortie d’un éventuel téléphone. Or, pour le Kirin 970, il fut difficile de faire entendre l’intérêt du NPU alors que les Mate 10 n’étaient pas encore disponibles sur le marché.

À l’ère des Huawei Mate 20 et Mate 20 Pro, le NPU attire désormais bien plus : la plateforme connaît un véritable afflux de support. Par ailleurs, elle est toujours ouverte et utilisable par de nombreux partenaires, et notamment Google qui supportait déjà le NPU du Kirin 970 pour booster les performances de Google Assistant.

La plume est plus forte que l’épée

Vous l’aurez sûrement compris, la stratégie de Huawei sur le terrain des SoC ne semble plus de chercher à faire la course aux chiffres et aux performances, mais plutôt à l’optimisation et à l’intelligence. Pour parler de concurrence, notre interlocuteur met d’ailleurs plus en avant la philosophie d’innovation et d’avance technologique de l’entreprise plus que ses scores en benchmarks.

Ainsi, il semble que face à la puissance brute d’un Snapdragon de Qualcomm, Huawei veuille plutôt jouer sur sa finesse et son intelligence d’exécution. Si le constructeur chinois n’a toujours pas pour ambition de vendre ses Kirin à d’autres fabricants et les conserve ainsi pour ses marques Huawei et Honor, le fait est que ses puces commencent à parvenir aux oreilles du grand public qui n’avait jusqu’alors d’yeux que pour son concurrent américain. Cette stratégie, bien qu’un peu plus lente, semble ainsi déjà porter ses fruits.

Et si, comme le veut la fable, la tortue finissait par remporter la course face aux lièvres ? Ou plutôt que le Qilin abattait le dragon ? Sur ce marché, il s’agirait moins d’un événement aux dimensions mythologiques qu’un véritable coup d’éclat face à la domination de l’acteur américain.