Procès Apple vs Epic : à qui perd gagne

Epic a eu gain de cause… mais fait quand même appel

 

Le verdict est finalement tombé dans le procès opposant Apple à Epic, partageant les torts et sanctionnant chaque partie tout en lui donnant raison sur d’autres points. Sur le papier, Epic semble avoir gagné en partie son combat. Pourtant l’éditeur a décidé de faire appel dimanche de la décision. Et c’est Apple qui se dit satisfait.

Tim Cook

Tim Cook, le patron d’Apple

« Le succès n’a rien d’illégal ». Cette petite phrase dans la longue déclaration officielle qu’Apple a faite, vendredi, après le verdict du procès l’opposant à Epic Games en dit long sur le soulagement en interne. Sur le papier pourtant, la marque à la pomme doit céder sur l’un des principes essentiels de son App Store : le système de paiement intégré qui lui permet de prélever des frais de commission pour les applications payantes ou celles qui proposent des achats in-app.

Selon la juge Yvonne Gonzalez Rogers, Apple va devoir autoriser les applications à communiquer auprès des utilisateurs sur l’existence d’un système de paiement alternatif au sein de leur site Internet. Cela reviendra à éviter les 15 ou 30 % de commission prélevés par Apple, comme le réclamait Epic Games. À première vue, quelques centaines de millions, voire milliards, de dollars potentiels qui s’envolent pour la firme de Cupertino. Une victoire pour l’éditeur de jeux vidéo qui aurait dû sabrer le champagne. Mais il n’en est rien. Epic Games a même décidé de faire appel, dimanche soir, de la décision judiciaire.

Et si Apple s’en sortait finalement bien mieux qu’on ne le croit ?

Just in — Epic Games has formally appealed the Friday ruling

@TimSweeneyEpic⁩ vs Apple pic.twitter.com/Yz47CmAZds

— Patrick McGee (@PatrickMcGee_) September 12, 2021

 

Les petits développeurs, les grands vainqueurs

Certes, la juge a donné raison à Epic Games dans son bras de fer face à Apple concernant le système de paiement intégré et le passage obligé pour tous les développeurs voulant monnayer leurs talents au sein de la boutique. Désormais, ils auront toute liberté de prévenir les utilisateurs de leur app de la possibilité d’aller payer sur Internet pour leur service. C’est dans l’absolu ce que faisait déjà Netflix qui avait obtenu un passe-droit sur ce point. L’app de streaming ne sert finalement qu’aux abonnés qui se sont préalablement inscrits sur la plateforme web.

Tim Sweeney avait fait de ce procès face à Apple une affaire personnelle (d’ego ?). Lui qui se voyait en pourfendeur des développeurs du monde contre le Goliath à la pomme était loin de faire la fête vendredi soir. « J’ai perdu un procès, j’ai gravi une montagne (…). Tout aussi déterminé que jamais à me battre jusqu’à ce qu’il y ait une véritable liberté des développeurs et des consommateurs dans les logiciels et une concurrence loyale dans chaque composant logiciel de la plate-forme mobile », a-t-il écrit sur Twitter juste après la publication du verdict. Loin du discours de vainqueur qu’on attendait alors qu’il a fait tomber un des piliers de l’App Store et permettra de contourner les 30 %.

Caricature d'Apple sur Fortnite

Une parodie de 1984 pour railler Apple qui avait expulsé Fortnite de l’App Store // Source : Epic Games

Pourtant, au terme des deux dernières semaines, entre les concessions d’Apple aux États-Unis et au Japon, les développeurs, notamment les plus petits, sortent grands vainqueurs de tout ce procès. Ils ont obtenu des garanties sur le fonctionnement de l’App Store, un fonds d’aide pour les créateurs américains et le droit de proposer un paiement hors Apple, tout en en faisant directement la publicité auprès des utilisateurs. Paradoxalement, Epic Games apparaît comme le grand perdant de toute cette histoire.

Car la juge Rogers n’a pas donné raison à Epic sur un point qu’il jugeait important : montrer qu’Apple était en position de monopole pour l’obliger à diminuer au moins ses 30 % et à proposer des apps iOS ailleurs. « La Cour a confirmé qu’Apple n’est un monopole sur aucun marché pertinent et que ses accords avec les développeurs d’applications sont légaux en vertu des lois antitrust », n’a pas manqué de déclarer aux journalistes Kate Adams, Senior vice-présidente d’Apple et avocate.

Justice et rhétorique

Sweeney voulait avant tout un store alternatif. Ça tombe bien, Epic a l’Epic Store pour se proposer éventuellement d’accueillir des applications iOS. Mais aurait-il, lui aussi, fait payer les 12 % de commission qu’il impose aux développeurs de jeux vidéo pour y être présents ou opterait-il pour un paiement externe autre comme il l’a obtenu de l’App Store alors que son actionnaire Tencent (40 % du capital) a TenPay, un système de paiement concurrent à PayPal ? Pas sûr, lui qui défendait pourtant son modèle de store et en justifiait les frais, faisant payer des frais supplémentaires en cas de paiement par différents moyens.

Why 12%? We chose this number to provide a super-competitive deal for partners while building an enduring and profitable store business for Epic.

From that 12%, we net around 5% after direct costs and that could grow to 6-7% with greater economies of scale.

— Tim Sweeney (@TimSweeneyEpic) April 22, 2019

Sweeney n’a néanmoins pas tardé à tweeter pour rappeler à Apple ce qu’était un « bouton ». Car la décision judiciaire impose à Tim Cook et les siens de permettre « des boutons, des liens externes ou d’autres outils d’action qui dirigent les clients vers des méthodes d’achat ». Une phrase facile à « adapter » pour Apple qui a déjà accepté auprès de la justice japonaise que les développeurs puissent ajouter des liens renvoyant vers le profil des utilisateurs sur leur site. Du côté de Cupertino, on rétorquera facilement que les développeurs n’ont qu’à ajouter les moyens de paiement de l’autre côté du lien. D’un point de vue rhétorique, la décision déjà prise « pour le monde entier » entre dans le cadre de la demande de la juge.

Car, il ne faut pas se leurrer, tout va désormais être question de rhétorique et d’ajustements a minima pour Apple afin d’être sûr de ne pas perdre trop la face et d’adapter sa réponse aux injonctions judiciaires. Ce n’est sans doute pas sans raison que l’entreprise californienne s’est appliquée à éteindre tous les incendies en amont du rendu de la juge Rogers (la class action aux États-Unis, l’enquête au Japon). Il n’y a bien qu’à la décision en Corée qu’Apple n’a pas répondu. Et elle correspond d’ailleurs aux exigences du procès.

Reste à savoir si les avocats d’Apple ont eu la vista d’anticiper le verdict en appliquant déjà les mesures aux développeurs ou bien si les mesures prises ont influencé la décision judiciaire. Il n’en demeure pas moins que tout concorde miraculeusement, même si Apple est contraint d’étendre le droit aux modes de paiement alternatif à toutes les applications et non seulement aux Reader Apps (médias, service de streaming, etc.). Mais une fois encore, la firme à la pomme s’était contentée de répondre à l’enquête japonaise qui n’exigeait rien d’autre. Qui peut le plus peut surtout le moins si on ne l’y force pas…

Apple prépare déjà l’après

Stratégiquement, Apple a peut-être marqué un grand coup auprès des petits développeurs, le cœur du procès et le nerf de la guerre face à Epic. En signant des compromis et en annonçant des mesures en leur faveur — qu’elles soient forcées ou non– avant le verdict, la marque a fait en sorte qu’ils ne puissent pas se plaindre ni se rallier à Epic. Car dans les esprits, le tribunal californien ne fait que confirmer les choix faits par Apple les jours précédents et évite de faire passer cela pour une véritable sanction (ce que c’est pourtant fondamentalement).

À l’inverse, Epic apparaît comme celui qui n’y a rien gagné et devra même rembourser plus de 4 millions de dollars de dommages et intérêts à son adversaire, la juge ayant estimé que l’éditeur n’avait pas respecté les règles qu’il s’était engagé à appliquer en entrant sur l’App Store. Il n’a pas plus obtenu le retour de Fortnite sur le Store ni la baisse de la commission de 30 % (qui s’applique aux développeurs à plus d’un million de dollars de chiffre d’affaires, celle de 15 % pour les autres est maintenue par Apple).

Source : FRANDROID / Anthony WONNER

Source : FRANDROID / Anthony WONNER

« La Cour a logiquement rejeté la vue “artificielle” d’Epic au niveau de l’environnement compétitif et a déterminé que des développeurs comme Epic Games ont bénéficié du développement et de la culture de l’écosystème iOS d’Apple », s’est félicité Apple. « C’est une victoire retentissante », a conclu Kate Adams, avocate générale d’Apple.

Car Apple sait qu’il a encore une marge de manœuvre pour que les choses ne changent pas tant que cela. Autoriser les développeurs à communiquer sur un système de paiement alternatif est une chose. Qu’ils parviennent à transformer la proposition aux utilisateurs en acte en est une autre. Et c’est là-dessus que l’entreprise a commencé à appuyer, avant de multiplier, il faut s’y attendre, les futurs obstacles « légaux » pour un statu quo.

Pour Epic Games comme pour de grosses cylindrées telles Spotify ou Netflix, avoir un service de paiement est assez simple. Pour des petits développeurs qui se reposaient sur le système d’Apple, tout est souvent à faire ou à aller négocier avec des entreprises spécialisées. Apple a indiqué avoir commencé à discuter avec eux pour proposer… son API de paiement pour leur site. Un environnement sécurisé qui répondrait alors aux recommandations de la firme en matière de sécurité des données et de confidentialité portées par l’App Store.

Car là aussi, Apple a commencé à appuyer en matraquant son discours pour les utilisateurs : sortir de l’App Store, c’est se compliquer la vie et s’exposer à des entreprises « sans savoir ce qu’elles vont faire de vos données ni si le système est bien sécurisé ». Proposer aussi son aide pour se laisser une possibilité de récupérer un peu de fonds perdus en offrant sa solution à implanter.

Limiter les soutiens pour Epic

Epic estime donc que les développeurs ont été lésés. Mais n’y voit-il pas que son intérêt ? Toutes les mesures prises s’appliqueront à tous les développeurs sauf à Epic. Tim Sweeney voulait jouer les chevaliers blancs. En ce sens, il a réussi sa mission. Le reste apparaît comme une croisade solitaire. Apple s’est d’ailleurs bien employé à limiter ses soutiens potentiels en donnant « aux autres » ce qu’ils voulaient avant tout.

« Le store alternatif, c’est juste une lubie d’entreprises milliardaires. Les autres développeurs en font moins une affaire », nous avait-on glissé du côté d’Apple après l’annonce de l’accord trouvé au Japon. Les petits développeurs ont leurs avantages. Spotify qui avait voulu faire alliance avec Epic a eu son paiement alternatif autorisé et n’a d’ailleurs pas réagi immédiatement à l’annonce.

Epic avait même lancé un merchandising pour le retour de Fornite sur iPhone

Epic avait même lancé un merchandising pour le retour de Fornite sur iPhone // Source : Epic Games

Et les attaques ont commencé à fuser. Apple a étiqueté Epic comme « opportuniste, pas un champion des développeurs », pointant du doigt les « immenses bénéfices tirés d’achats impulsifs » avec Fortnite. « Epic Games recherche un changement systématique qui puisse se traduire par un gain financier important et un enrichissement », estime Apple dans un communiqué, justifiant là les tentatives d’attaque d’Epic contre Google et l’entreprise.

Des attaques directes qui n’ont évidemment pas plu à Tim Sweeney qui a fait appel de la décision pour obtenir gain de cause, notamment sur le store alternatif. Dans son verdict, en lisant entre les lignes, on comprend que la juge a estimé que les deux entreprises avaient été mauvaises dans leur argumentaire et leurs attitudes ridicules. Mais elle partage les torts et les raisons. Apple n’est pas en position de monopole sur le jeu mobile (dont Fortnite est reconnu membre), mais pas loin avec « une part de marché importante, cependant pas plus élevée que d’autres sous-marchés mobiles » et que « les web apps et autres plateformes » tel le cloud offre des « alternatives raisonnables voire idéales ». Sur ce point, Epic va avoir du mal à obtenir gain de cause, notamment en raison de son manque d’arguments et de la possibilité de mettre son jeu ailleurs.

Apple s’en tire aussi avec de nombreuses remontrances sur sa mauvaise gestion de l’App Store. Mais cela reste, selon la juge, efficace sur l’App Store et sécurisé, ne poussant alors pas la demande d’Epic d’autoriser des magasins tiers sur iOS. Le point qui terrorisait le plus Apple prêt à lâcher du lest sur tout le reste. Et la juge laisse une opportunité intéressante à ce dernier : la possibilité de facturer une commission aux développeurs qui ne soit pas liée aux paiements, sous quelque forme que ce soit s’il est avéré que les développeurs profitent gratuitement des services et innovations d’Apple sans contrepartie financière. Une première fin de récré sifflée par la juge. Mais pas sûr qu’il n’y ait pas un second round très vite. Epic a aussi porté plainte contre Apple pour les mêmes raisons ailleurs dans le monde.

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