
Dominique Schelcher n’est pas n’importe qui dans ce débat. Il dirige Coopérative U, quatrième distributeur français, et il a publié son message le 10 septembre sur X et LinkedIn, au lendemain de l’annonce de l’iPhone Duo, en précisant que « le parallèle est saisissant quand on regarde l’historique des prix de l’iPhone depuis 2007 ».
Dans le contexte de la distribution, la canicule a fait chuter les rendements de fruits et légumes, les prix montent en rayon, la grande distribution s’est engagée fin août à vendre les productions françaises plus cher pour rémunérer les agriculteurs, et Système U a dû annuler une promo à 1,69 euro le kilo de tomates qui contredisait cette promesse. Face à ça, un smartphone à 2 339 euros que personne ne conteste. Oui, mais chaque terme de la comparaison est faux, ou tordu, à commencer par le premier.
Le premier iPhone ne coûtait pas 520 euros, il coûtait 649 euros plus 49 euros par mois
Dans la reprise de son message à la radio, le patron de Système U situe le premier iPhone « un peu au-dessus de 500 euros », 520 euros. C’est faux. L’iPhone est sorti en France le 29 novembre 2007, chez Orange en exclusivité. Prix affiché : 399 euros, mais avec un forfait obligatoire de 49 à 119 euros par mois sur 24 mois. Sans forfait, l’iPhone coûtait 649 euros en version verrouillée chez Orange, et 749 euros désimlocké pour l’utiliser chez un autre opérateur ; il fallait sinon payer 100 euros pour déverrouiller le modèle bloqué dans les six premiers mois. Le vrai prix du smartphone était 649 euros, pour un appareil 8 Go, sans 3G, sans App Store, sans copier-coller, sans caméra frontale.
Convertissons tout ça. Entre 2007 et 2026, l’inflation cumulée en France est de l’ordre de 45 à 50 %. Les 649 euros de 2007 valent donc environ 950 euros d’aujourd’hui. Or l’iPhone d’entrée de gamme, le 17e, coûte 869 euros depuis la hausse du 9 septembre, 719 euros la semaine dernière. L’iPhone 17 est à 1 119 euros. En euros constants, le ticket d’entrée chez Apple est au niveau de 2007, ou en dessous, pour un appareil qui n’a plus rien à voir. Et le coût total a fondu : en 2007, le forfait le moins cher compatible faisait 49 euros par mois, soit 1 176 euros sur deux ans en plus du téléphone. Aujourd’hui, un forfait 5G se trouve autour de 10 à 15 euros. Un 17e et deux ans de forfait coûtent moins cher qu’un iPhone Edge et deux ans d’Orange en 2007, en euros courants, sans même corriger de l’inflation.
Le smartphone à 2 000 euros, c’est celui que presque personne n’achète
Deuxième distorsion, plus importante. Le message compare un achat quotidien, la tomate, au produit le plus cher d’une gamme, le Duo. Ce n’est pas l’iPhone qui dépasse 2 000 euros, c’est un iPhone, le premier pliant d’Apple, vendu à partir de 2 339 euros et jusqu’à 3 839 euros en 2 To.


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Il sort le 23 octobre, personne ne l’a encore acheté, et il entre dans une catégorie qui pèse moins de 2 % des smartphones vendus dans le monde après sept ans d’existence. Dire que « le smartphone à 2 000 euros fait rêver », c’est comme dire que la voiture à 150 000 euros fait rêver parce que Ferrari en a présenté une : c’est vrai, et ça ne dit rien du prix des voitures.
Le marché de l’iPhone ne se résume pas aux annonces de septembre, c’est même l’inverse. Apple vend en permanence trois ou quatre générations, met à jour ses smartphones pendant six à sept ans, et un iPhone 14 ou 15 de 2022 ou 2023 fait aujourd’hui tout ce qu’un acheteur normal lui demande, iOS 27 compris.
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Cette longévité fabrique une valeur résiduelle que personne d’autre n’a dans l’électronique grand public : un iPhone de trois ans se revend, se reprend, se reconditionne, et une part croissante des iPhone vendus en France passent par Back Market, les rayons reconditionnés des enseignes ou la reprise en Apple Store. Le prix d’un iPhone, ce n’est pas ce qu’on paie en caisse, c’est la différence entre ce qu’on paie et ce qu’on récupère, sur trois ou quatre ans d’usage. Un 18 Pro à 1 479 euros gardé trois ans et revendu 400 euros coûte moins d’un euro par jour, tomates comprises dans le budget qu’il aura servi à gérer.
Ce que le patron de Système U ne regarde pas : Android, et la pénurie de mémoire
Le smartphone n’est pas l’iPhone, et la comparaison devient bien plus délicate dès qu’on regarde le reste du marché. Pendant qu’Apple montait ses prix, le reste du marché a fait l’inverse. Un Galaxy A de Samsung ou un Redmi Note de Xiaomi se vend entre 250 et 450 euros, avec un écran OLED 120 Hz, une batterie de 5 000 mAh, un appareil photo qui aurait fait un flagship il y a cinq ans, et chez Samsung six ans de mises à jour.

Ces smartphones sont bons, on les teste chaque année, et ils sont ce que la majorité des Français achètent. En dix ans, le rapport entre ce qu’on obtient et ce qu’on paie dans cette gamme a progressé plus vite que dans n’importe quel rayon d’un Hyper U. Si le smartphone était un aliment, on parlerait d’un produit dont la qualité a triplé pendant que le prix stagnait. Le patron de Système U choisit le seul modèle qui contredit cette tendance pour la résumer.
Et quand les prix montent, comme cette rentrée, ce n’est pas la cupidité d’Apple qui l’explique en premier. Le monde traverse une pénurie de mémoire vive et de mémoire flash, aspirée par les centres de données de l’IA, qui a fait grimper le coût des puces DRAM et NAND et se répercute sur tous les constructeurs, Samsung et Google compris. Les 150 euros de hausse du 18 Pro et celle des anciens iPhone viennent de là, exactement comme la canicule explique le prix des tomates. Le parallèle est donc plus juste que Dominique Schelcher ne le pense, mais dans l’autre sens : dans les deux cas, c’est l’amont qui a renchéri, et le vendeur qui encaisse la colère. Un distributeur devrait être le premier à le comprendre.
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Ce qui est vrai
Car c’est bien de ça qu’il s’agit, et Éric Coquerel l’a dit sur LCI ce week-end avec ses mots : le patron d’un distributeur, interpellé sur le prix des légumes, désigne un autre secteur. Il a un argument de fond, et il est vrai : la part de l’alimentation dans le budget des ménages a été divisée par presque deux depuis les années 1960, autour d’un tiers à l’époque, un cinquième aujourd’hui selon l’Insee, pendant que le logement passait d’un dixième à un quart.
Les Français ont réalloué leur argent, et l’alimentation en a fait les frais bien avant l’iPhone. Mais la case « communications », smartphone et forfaits compris, pèse deux à trois pour cent du budget, et elle baisse depuis quinze ans grâce à Free et à la guerre des forfaits. Ce n’est pas là que sont partis les euros des tomates. Ils sont partis dans le loyer, l’énergie et le carburant, que Dominique Schelcher cite d’ailleurs lui-même, à des « records », dans la même phrase.
Reste la partie de l’argument qui tient, et qui mérite qu’on la sauve du reste. Nos réflexes de consommateurs sont incohérents. On compare le prix des tomates au centime d’un magasin à l’autre, et on signe un financement à 97 euros par mois sans regarder le total. On s’indigne d’une hausse de 30 centimes au rayon fruits, et on accepte 150 euros de hausse sur un smartphone parce qu’Apple l’a annoncé avec de belles images.
Sur ce point, le patron de Système U a raison, et c’est précisément pour ça qu’on a passé la semaine à décortiquer chaque prix de la keynote, à comparer ce que 860 euros d’écart achètent vraiment et à compiler 41 pays pour savoir où l’iPhone coûte le moins cher, avec un Français qui le paie 17 à 25 % plus cher qu’un Américain. La vigilance sur le prix d’un iPhone, on la pratique. Ce qu’on refuse, c’est qu’elle serve à excuser le prix d’une tomate.
Une dernière chose, pour finir. Système U vend des smartphones. Les rayons multimédia des Hyper U proposent des iPhone, des Galaxy et des forfaits, avec des marges qui ne sont pas celles de la tomate. Si le smartphone pliant à 2 000 euros est le symbole d’un monde qui marche sur la tête, la question de savoir pourquoi il est en rayon entre la lessive et les légumes se pose aussi à celui qui l’y a mis.
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