14 ans après l’amende infligée à Microsoft pour abus de position dominante, la Commission européenne a sanctionné Google concernant les pratiques du géant avec Android. Apple passe une nouvelle fois entre les mailles du filet.

S’il ne fallait retenir qu’une chose de l’actualité Tech de cette semaine, ce serait sans aucun doute la condamnation de Google par la Commission européenne pour abus de position dominante sur son système d’exploitation Android.

Revenons justement sur les raisons de cette sanction et demandons-nous si, du point de vue d’un consommateur, Apple ne devrait pas être lui aussi dans le viseur de la Commission, pour des pratiques pires que celles de Google.

Les raisons de la sanction de Google

Pour comprendre cet édito, il faut d’abord bien comprendre ce que la Commission européenne reproche à Google. Il y a plusieurs volets à cette décision. D’abord, il faut prendre en compte la position dominante de Google sur le marché mobile avec, par exemple, les 80 % de parts de marché d’Android en France (contre un peu moins de 20% pour iOS). Ensuite, le fait que pour commercialiser un smartphone sous Android avec le Play Store, un fabricant est obligé d’installer 10 autres applications, dont Google Chrome et Google Search (le moteur de recherche). Enfin, un fabricant qui commercialise un smartphone avec le Play Store, ne peut pas vendre des smartphones avec une version dérivée d’Android et non approuvée par Google.

Autrement dit, et c’est là tout l’enjeu de cette affaire pour le consommateur, Google est accusé d’utiliser la position dominante d’Android et du Play Store, pour favoriser ses services comme Google Search et Google Chrome, au détriment de ses concurrents que sont Bing, Qwant ou DuckduckGo pour le premier, et Mozilla Firefox ou Microsoft Edge pour le second. C’est d’ailleurs pour cela que la Commission souhaite que Google ne force plus les fabricants à intégrer Google Search et Google Chrome, qui seront alors libres de proposer des alternatives.

La Commission l’explique très bien en ces termes  : « les utilisateurs ne téléchargent pas des applications concurrentes dans une mesure qui peut compenser l’avantage commercial considérable tiré de la préinstallation. »

Les pratiques anticoncurrentielles d’Apple

On l’a compris, d’après la commission, les concurrents des services de Google ne peuvent pas correctement se développer sur Android. Dropbox est défavorisé face à Google Drive, Outlook face à Gmail, Mozilla Firefox face à Chrome, ou Here Maps face à Google Maps. Pourtant, si on regarde ce qui se passe du côté d’iOS, on se rend vite compte que les pratiques d’Apple sont bien pires.

Apple préinstalle tout autant ses services

Sans surprise, la situation sur iOS lors de la première initialisation est la même que sur Android, les applications officielles de la marque à la pomme sont déjà installées au même titre que les services de Google du côté du bugdroid. On peut donc dire que sur ce point, les deux géants ont les mêmes agissements vis-à-vis de leurs écosystèmes mobiles.

iOS force l’utilisation des services Apple

Alors qu’Android permet de régler des applications tierces comme application par défaut, ce n’est pas le cas du tout sur iOS. Par exemple, si je clique sur une adresse physique reçue dans un mail, le système ouvre automatiquement Apple Plan sans demander l’avis de l’utilisateur. Impossible de préférer Here Maps, Citymapper ou Google Maps au service de cartographique d’Apple.

Pire, en désinstallant Apple Plan du téléphone, un clic sur une adresse ne renvoie pas sur une application capable de rendre ce service et installée sur le téléphone, mais vers l’App Store pour… télécharger Apple Plan !

Les applications d’Apple sont littéralement incontournables sur iOS. (NB : sur la capture d’image de gauche, « Maps » désigne Apple Plan)

Apple pousse également l’utilisation de ses technologies par les développeurs. Par exemple, la fonction « vidéo en incrustation » ou Picture in Picture (PiP) n’est disponible que pour les vidéos au format h.264. Également, Apple autorise d’autres navigateurs sur sa plateforme, mais ils doivent obligatoirement utiliser le moteur de rendu de Safari. Firefox ne peut donc pas utiliser Gecko, et Chrome ne peut pas utiliser Blink.

L’App Store n’a aucun concurrent

La position du Google Play Store est également mise en cause par la Commission européenne puisque « plus de 90 % des applications téléchargées sur des appareils Android le sont via Play Store », qui n’est d’ailleurs « pas entravé par l’App Store d’Apple, qui n’est disponible que sur les appareils iOS. ». Même si le Play Store est effectivement la plateforme de choix pour télécharger des applications, plusieurs concurrents existent et il est assez simple d’y accéder. On peut citer F-Droid qui répertorie exclusivement des applications libres et Open Source et l’App-Shop d’Amazon.

Sur iOS, l’App Store d’Apple ne connait tout simplement aucune alternative. Pour pouvoir installer des applications par un autre biais, il faut jailbreaker son appareil, une pratique qui a quasi disparu aujourd’hui et qui n’est bien sûr pas à la portée du premier venue.

Les alternatives au Google Play Store existent sur Android

Résultat, Apple peut dicter toutes les lois qu’il souhaite sur sa plateforme. On se souvient de plus d’affaires où Apple avait banni des applications de sa plateforme qui ne plaisaient pas à la marque. En 2010, Apple a décidé de bannir toute mention à Android dans les descriptions des applications. Ainsi, un finaliste du « Android Developer Challenge » ne pouvait proposer son application sur l’App Store que s’il supprimait la mention de concours directement lié à une plateforme concurrente de celle d’Apple. C’est aussi pour cette raison qu’une application officielle FrAndroid ne verra jamais le jour sur la plateforme d’Apple, le nom du site à lui seul serait en infraction avec le règlement de la marque.

On peut également mentionner la taxe des 30 % imposé par Apple, que ce soit sur le prix des applications, mais aussi des services par abonnement. Résultat, YouTube Music Premium est 30 % plus cher qu’Apple Music sur iOS.

Pourquoi Apple ne sera pas inquiété juridiquement

Microsoft s’est fait sanctionner en 2004 par la Commission européenne vis-à-vis de la position dominante du géant sur le marché des ordinateurs avec une problématique assez similaire : l’installation par défaut d’Internet Explorer et de Windows Media Player, intégrés de façon poussée dans Windows.

Avec l’amende qu’a reçue Google, Apple est le dernier des trois géants à ne pas avoir été inquiété par l’Union européenne, alors même que la marque est présente à la fois sur le marché de l’ordinateur (où Safari et Quicktime étaient tout autant intégrés) et le marché du smartphone, où nous avons vu que les pratiques du géant sont au moins aussi graves que celles de son concurrent.

Apple n’est pas en situation dominante

Juridiquement, ce qui protège le plus Apple est que la marque n’est pas en situation dominante sur aucun des deux marchés. C’est d’ailleurs tout ce qui fait la réputation de la marque : des prix élevés qui lui garantissent de s’adresser à un public restreint et favorisé.

On pourrait quand même se poser la question de la position d’Apple sur d’autres marchés comme celui de la tablette, où l’iPad semble régner en maître. Sans parler de ça, deux marques doivent-elles être soumises à des règles, ou des lois, différentes sous prétexte qu’elles n’ont pas les mêmes parts de marchés ?

De plus, en changeant de critères d’observations, on ne peut clairement pas dire que Apple soit un petit joueur du monde mobile. La marque génère plus de la moitié du chiffre d’affaires de l’industrie à elle seule, et 80% des marges d’exploitation du secteur.

Apple ne commercialise pas iOS sous licence

C’est une évidence pour n’importe quelle technophile, iOS n’est pas disponible dans le commerce, installable par tout un chacun et aucun fabricant ne peut proposer un smartphone sous iOS excepté Apple. La raison est simple, Apple ne propose pas de licence pour iOS comme Microsoft le fait avec Windows ou Google avec Android.

En cela, la Commission européenne ne considère pas Apple comme un concurrent de Google, qui est dit en position dominante sur le marché des « systèmes d’exploitation mobiles intelligents sous licence ».

Apple a une attitude anti-consommateur

Juridiquement, Apple ne devrait donc pas être visée. Pourtant, le problème de fond est bien le même pour les deux plateformes : l’émergence de concurrents aux services portés par les créateurs des plateformes.

Si le problème pointé du doigt par la Commission européenne est qu’un Mozilla Firefox ou un Here Maps ne peuvent pas correctement se développer, en libre concurrence, sur Android à cause des pratiques de Google, alors le problème est le même avec iOS et Apple.

Depuis plusieurs années, l’Union européenne suit une politique pro-consommateurs, en leur permettant un meilleur contrôle sur leurs données avec le RGPD, ou en imposant l’interopérabilité des chargeurs de téléphone. Les décisions de la Commission concernant Google et Microsoft vont aussi dans ce sens. Il est grand temps de se pencher sur le cas d’Apple.