Pourquoi le blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie est un grave problème

 

Le gouvernement français a décidé de bloquer l'accès à TikTok en Nouvelle-Calédonie pour des questions de sécurité. Il s'agit là d'une lourde attaque contre la démocratie, créant un précédent dangereux.

TikTok bloqué en Nouvelle-Calédonie // Source : Frandroid

La démocratie vient une nouvelle fois de reculer sur le territoire français et cela devrait nous inquiéter. Ce mercredi, le Premier ministre Gabriel Attal a annoncé l’interdiction de TikTok en Nouvelle-Calédonie dans le cadre de l’état d’urgence, ainsi que le déploiement de l’armée sur l’île. Cela démontre l’arsenal répressif qu’est prêt à déployer le gouvernement Macron.

Que se passe-t-il en Nouvelle-Calédonie ?

Tout d’abord, un peu d’histoire. La Nouvelle-Calédonie est une île du Pacifique Sud située à l’est de l’Australie. Conquise en 1853 par Napoléon III, elle est restée une colonie française jusqu’en 1946 avant de devenir un territoire d’outre-mer de la République. En 1986, l’ONU réinscrit l’archipel sur la liste des territoires non autonomes et à décoloniser. À ce jour, il en reste 17 dans le monde.

En 1988, la France a décidé d’accompagner le processus de décolonisation de la Nouvelle-Calédonie pour aider à instaurer la paix entre les Kanaks, autochtones de Nouvelle-Calédonie, et les Caldoches, descendants des premiers colons, qui s’opposent violemment. Plusieurs référendums ont ainsi été effectués dans ce cadre, dont le plus récent a eu lieu en 2021. Celui-ci a d’ailleurs été fortement critiqué par les indépendantistes en raison de sa tenue en pleine épidémie de Covid-19, biaisant ses résultats (le « non » l’a emporté à plus de 96 %, contre à peine 53 % un an plus tôt).

C’est donc dans ce cadre que le Sénat a voté le 2 avril 2024 une révision constitutionnelle élargissant le corps électoral à tous les natifs calédoniens et aux résidents depuis moins de dix ans pour les élections provinciales. Une décision modifiant grandement les équilibres politiques en permettant à près de 25 000 personnes supplémentaires de prendre part aux élections, diluant un peu plus la voix des Kanaks. Le 14 mai, cette révision a été votée par l’Assemblée nationale.

Ce texte a remis le feu aux poudres sur une île déjà pleine de tensions et les mobilisations indépendantistes contre le dégel du corps électoral s’accompagnent de violences et d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. À ce jour, on déplore quatre morts et des centaines de blessés.

Des mesures radicales

Dans ce cadre, Emmanuel Macron a demandé la mise en place de l’état d’urgence en Nouvelle-Calédonie. Celle-ci s’accompagne d’un couvre-feu, d’assignations à résidence, du déploiement de militaires ayant pour mission de « sécuriser les ports et l’aéroport », ainsi que… de l’interdiction de TikTok.

En se basant sur l’article 11 de la loi 55-385 du 3 avril 1955, « le ministre de l’Intérieur peut prendre toute mesure pour assurer l’interruption de tout service de communication au public en ligne provoquant à la commission d’actes de terrorisme ou en faisant l’apologie ». Pourquoi TikTok ? Gabriel Attal ne l’a pas précisé, mais des élus locaux évoquent la circulation de messages de haine et d’appels à la violence.

Selon le cabinet du Premier ministre, contacté par Numerama, « l’application est utilisée en tant que support de diffusion de désinformation sur les réseaux sociaux, alimenté par des pays étrangers, et relayé par les émeutiers ». Précisons que de la désinformation sur le sujet est également présente sur d’autres réseaux sociaux, comme Twitter. On y trouve effectivement des appels à l’insurrection de la part de comptes liés à des mouvements panafricains.

Comme c’est déjà le cas pour certains sites de piratage, le gouvernement a donc imposé aux opérateurs et fournisseurs d’accès de restreindre l’accès au service par le biais de leur serveur DNS. Une mesure facilement contournable, mais tout de même liberticide. Précisons par ailleurs que cette décision a été prise sur simple décret, sans décision de justice.

Un précédent dangereux

C’est la première fois qu’un réseau social est entièrement censuré sur l’ordre d’un gouvernement au sein de l’Union européenne. Rappelons que l’idée avait déjà été évoquée par Emmanuel Macron et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin en 2023 lors de la révolte populaire ayant suivi la mort de Nahel, tué par un policier

Cette disposition est vivement critiquée, par les indépendantistes, les militants des droits humains, mais aussi au sein même de la majorité. D’autant plus que cibler un seul réseau social semble particulièrement inefficace. Par ailleurs, aucun contenu en particulier n’a été ciblé ou donné en exemple pour justifier une telle décision.

Toujours est-il que le gouvernement vient de créer un précédent en s’attaquant allégrement à la liberté d’expression sous couvert de sécurité. Une pratique déployée essentiellement par les pays autoritaires dans les moments de crise. On l’a notamment vu à l’œuvre au début des années 2010 lors du Printemps arabe qui a renversé les régimes autoritaires en Égypte, en Libye, en Tunisie et au Yémen. Les réseaux sociaux étaient alors un énorme vecteur de mobilisation et d’information, aussi bien en interne pour organiser les manifestations, qu’en externe pour attirer l’attention des médias du monde entier.

Le fait que la France, pays des droits humains, se dote d’outils aussi répressifs est une dérive qui devrait toutes et tous nous alerter. Une démocratie saine ne devrait pas permettre une telle réduction des libertés individuelles pour accompagner une communication politique de fermeté, sans quoi nous risquons de banaliser de telles procédures à la moindre contestation populaire, jusqu’à la plus minime.

Mise à jour de l’article à 16h18 pour ajouter la déclaration du cabinet du Premier ministre.


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