Fortnite qui se passe du Play Store, Google épinglé par l’Union européenne pour ses pratiques anti concurrentielles… Et si c’était le début de la fin du modèle actuel de distribution des apps sur smartphone ? Explications.

Il y a une app pour ça… En plus de la nôtre

Depuis plus de 10 ans maintenant, on s’est habitué à une façon d’utiliser un smartphone. On le déballe, on l’initialise, on utilise les apps système intégrées (navigateur web, GPS, client mail…) et on télécharge des applications via le kiosque de téléchargement intégré, Google Play pour les uns, App Store pour les autres. Mais ces applications restent complémentaires de celles intégrées, et tout passe par le filtre de l’éditeur de l’OS. Pendant un temps, Apple interdisait même la publication d’apps qui faisaient de la concurrence aux siennes.

Bien sûr on peut, sous Android, se passer du Play Store et « sideloader » des applications au format APK, ou passer par une autre boutique, comme celle d’Amazon. Dans certains pays, le Play Store n’existe même pas. Le grand public qui a accès au kiosque de Google, en revanche, ne va pratiquement jamais cocher cette case.

Fortnite : le jeu qui va démocratiser les APK

Jusqu’à ce jour où le jeu le plus populaire au monde ne l’impose. Parce qu’on le sait, Fortnite ne passe pas par Google Play. Quand Epic Games ne peut pas contourner la plateforme, il s’y plie, et c’est pourquoi le jeu est disponible sur l’App Store d’Apple. Quand il le peut, en revanche, il ne se prive pas de dénoncer la « taxe » de 30 % de la plateforme. C’est un gros coup, mine de rien, porté à la quasi-hégémonie de ce modèle.

Pour jouer à Fortnite, il faudra cocher. Et à moins que le jeu perde subitement son engouement d’ici là, les joueurs seront des millions à le faire. Est-ce grave ? Est-ce la porte ouverte à un déferlement de malwares ? Pas forcément. Conscient du risque de laisser cette porte ouverte, Epic Games incite à sa fermeture au premier démarrage du jeu. Non, en revanche, ça crée un précédent et une autre actualité récente incite à la réflexion.

Vers la fin des apps système intégrées ?

Il y a quelques semaines, Google se faisait épingler par l’Union européenne sur ses pratiques anti concurrentielles concernant Android, et notamment sur l’installation forcée de ses applications, dont Chrome, sur tous les smartphones, en tous cas ceux qui veulent bénéficier des services Google. Pas anodine, cette décision pourrait bien se traduire, à terme, par une situation proche de celle que Microsoft a connu dans les années 2000 avec Internet Explorer.

On se souvient alors que Microsoft avait du proposer, dans ses éditions européennes de Windows, un écran permettant, lors du premier démarrage de Windows, de choisir son navigateur web, parmi Internet Explorer, Mozilla Firefox, Google Chrome (eh oui) et Opera, entre autres. Cette obligation avait été révoquée au bout de 5 ans, avec des résultats satisfaisants selon l’UE. Demain, on pourrait se retrouver avec des smartphones Android qui n’intègrent pas par défaut Chrome, Google Maps ou Google Drive. Et où, pour jouer au jeu le plus populaire du moment, on ne passerait pas par le Play Store.

Quel est le rapport entre les deux ? Un changement potentiel dans la façon d’utiliser son smartphone et une fragilisation du modèle imposé notamment par Apple avec l’iPhone. Parce qu’à vrai dire, ce modèle pose problème. Si on l’expliquait à notre moi du début des années 2000, il hurlerait à la régression. Et si on nous l’imposait demain sur nos PC ou Mac (sur ces derniers, Apple a déjà un peu tenté le coup), on s’insurgerait assez logiquement.

Ce modèle a été créé par Apple pour verrouiller complètement l’iPhone à une époque où Steve Jobs ne voulait même pas entendre parler d’App Store, qui s’est créé contre son avis personnel. Entre le « Far West » des PC et cette approche cloisonnée, Google a choisi un entre-deux qui laisse certes de la liberté aux constructeurs pour proposer leurs propres solutions, mais au final, on se retrouve quand même, quoiqu’il arrive, avec Chrome et Google Maps sur son téléphone. On peut désactiver certaines apps Google, mais jamais les désinstaller complètement.

Alors que l’Union européenne a les yeux braqués sur Google, certains observateurs lancent même l’idée que l’institution pourrait indirectement inciter Apple à bouger ses propres lignes par crainte de représailles. Pas sur l’App Store évidemment : Apple n’acceptera jamais de céder son contrôle et de permettre l’installation d’applications via une autre source. À moins d’y être contraint. Et ça marche : Fortnite est sorti en priorité sur iOS, sans que la taxe de 30 % soit un problème pour Epic Games. Parce qu’il fallait y être.

Sur les applications par défaut, en revanche, il se pourrait que les choses changent. Et on pourrait même y voir un léger signe avec la possibilité d’utiliser Google Maps dans l’interface CarPlay avec iOS 12. Car s’il est au moins possible, sous Android, de changer d’applications par défaut pour certaines tâches, ça reste totalement interdit sur iOS où Safari, Plans ou Mail sont indéboulonnables.

Ouverture ou retour au Far West ?

Maintenant, en admettant l’idée que cette « PC-isation » des OS mobiles devienne réalité, est-ce qu’on la voudrait vraiment ? C’est aussi la simplicité du modèle de l’iPhone qui a fait son succès. Besoin d’aller sur le web ? Le navigateur est déjà là. Envie de télécharger une app ? En trois tap, c’est fait. Et sur la sécurité du modèle complètement fermé de l’iPhone, on peut au moins concéder à Apple que c’est un succès. Il n’y a jamais eu de problème majeur de sécurité sur la plateforme, hormis sur des composants comme iCloud, où l’ingénierie sociale permet de contourner la protection.

La réponse à ces questions pourrait être de faire avec. Après tout, même s’il ne sera jamais complètement sans risque, le PC est devenu plus sûr — à condition de garder son système à jour — et Microsoft n’a pas été emporté par la fin de l’hégémonie d’Internet Explorer. Le Mac n’est pas aussi drastiquement fermé que l’iPhone, et pourtant ça marche. On n’est pas obligé de passer par le Mac App Store ou le Windows Store pour se procurer jeux et applications, et personne n’en meurt. Même sans passer par le Play Store, Fortnite fera sans doute vendre des smartphones Android.

Ou pas. Peut-être que le jeu d’Epic Games restera un cas isolé, peut-être même que l’éditeur finira par rentrer dans le rang. En tout cas, un peu plus d’ouverture sur nos smartphones, Android ou iOS, ne ferait pas de mal.