TikTok, Snapchat, Telegram : la France peut-elle vraiment couper l’accès aux réseaux sociaux ?

 
Gabriel Attal propose de bloquer temporairement les réseaux sociaux dans les zones touchées par les violences survenues en marge des mobilisations du 17 octobre. Une idée qui revient à chaque crise. Mais un tel blocage est-il seulement possible techniquement ?
Gabriel Attal veut pouvoir bloquer les réseaux sociaux en cas d'émeutes.

Lundi 19 octobre sur RTL, Gabriel Attal a relancé l’idée d’un blocage « temporaire, ciblé sur les territoires où se déroulent les émeutes ». L’ancien Premier ministre, candidat Renaissance à la présidentielle de 2027, estime que les plateformes créent des « points de convergence » et nourrissent le mimétisme chez les plus jeunes. Il connaît le sujet puisque son gouvernement avait suspendu TikTok en Nouvelle-Calédonie (Kanaky) en mai 2024.

Le débat revient à chaque épisode de violences urbaines. Cette fois, lors des manifestations du 17 octobre partout en France, les réseaux sociaux ont joué un rôle à chaque étape : l’appel initial, l’organisation, la coordination sur le terrain, puis la diffusion massive des images (positives comme négatives).

Avant de se demander s’il faut couper, il faut comprendre ce qu’on couperait, et comment.

Le rôle des réseaux sociaux

La notion de « réseaux sociaux » recouvre en réalité des outils très différents, qui n’ont pas joué le même rôle et ne se modèrent pas de la même façon.

Sur TikTok, par exemple, tout part d’une vidéo. En septembre, un créateur connu sous le pseudonyme « V2 » (@v2.95) appelle à manifester le 17 octobre contre la hausse des prix du carburant. Sa vidéo affiche 6 millions de vues et dépasse les 800 000 likes. Elle est reprise par des milliers de comptes, souvent sous forme de bandes-annonces qui détournent la pop culture.

L’algorithme de TikTok a ensuite fait le reste en poussant les contenus suscitant de l’engagement vers un très grand nombre d’utilisateurs. Précisons d’ailleurs que le réseau social n’a fait qu’amplifier un appel à manifester, ce qui n’a, en soi, rien d’illégal.

Dans la foulée, les applications de messagerie comme Telegram ont été massivement utilisées avant et pendant les rassemblements, selon une source policière citée par 20 Minutes. Les géolocalisations en direct sur Instagram ou Snapchat ont aussi été exploitées d’après Public Sénat.

Comment bloquer un réseau social ?

L’État ne peut pas « éteindre » TikTok ou Telegram : leurs serveurs sont à l’étranger. Il peut en revanche demander aux opérateurs français d’empêcher leurs abonnés d’y accéder. Trois grandes techniques existent.

Le blocage DNS. Quand votre téléphone veut joindre tiktok.com, il demande d’abord au serveur DNS de votre opérateur l’adresse IP correspondante, un peu comme on consulte un annuaire. L’opérateur peut simplement ne pas répondre, ou renvoyer une fausse adresse. C’est la méthode la plus courante en France, notamment pour les sites de piratage. Elle est aussi la plus facile à contourner : il suffit de changer de serveur DNS dans les réglages de son téléphone, par exemple pour celui de Cloudflare (1.1.1.1) ou de Google (8.8.8.8).

DNS

Le blocage IP. L’opérateur bloque directement les adresses IP des serveurs de la plateforme. C’est plus efficace, mais plus risqué : les grandes plateformes s’appuient sur des réseaux de diffusion de contenu (CDN) dont les adresses peuvent être partagées avec d’autres services, qui tomberaient avec elles. La liste de ces adresses évolue en outre en permanence.

L’inspection du trafic. Une analyse plus fine (filtrage SNI ou inspection profonde des paquets) permet de repérer le nom du service dans la connexion chiffrée. C’est ce que pratiquent des pays comme la Russie ou l’Iran, avec des équipements dédiés que les opérateurs français ne pourraient pas déployer en quelques heures.

Le problème d’une coupure ciblée des réseaux sociaux

Gabriel Attal parle d’un blocage « ciblé sur les territoires où se déroulent les émeutes ». C’est plus facile à dire qu’à faire. Il faudrait d’abord coordonner Orange, SFR, Bouygues Telecom, Free et les dizaines d’opérateurs virtuels (MVNO) qui s’appuient sur leurs réseaux.

Sur le mobile, un ciblage géographique est théoriquement envisageable : l’opérateur sait sur quelle antenne chaque téléphone est connecté. Mais une antenne ne s’arrête pas au bout d’une rue. Elle peut couvrir plusieurs centaines de mètres en ville, et un téléphone bascule d’une antenne à l’autre au gré des déplacements. Le blocage toucherait donc une zone bien plus large que le quartier visé, ou laisserait passer une partie des personnes à l’intérieur.

Sur le fixe, la logique est différente : l’opérateur raisonne par ligne et par abonné, pas par zone géographique. Rien ne permet de couper TikTok sur les box Internet d’un quartier sans traiter chaque ligne une par une. Rien n’empêche non plus une personne dans la zone de se connecter au Wi-Fi d’un ami, d’un commerce ou d’une box située juste en dehors du périmètre.

La situation n’a rien à voir avec la Nouvelle-Calédonie

Nous avons évoqué la coupure de TikTok en Nouvelle-Calédonie (Kanaky). Celle-ci s’était faite dans un contexte d’état d’urgence, après des émeutes qui ont fait une dizaine de morts et paralysé l’archipel pendant des semaines. Les violences du 17 octobre sont évidemment graves, mais le gouvernement a pour l’instant écarté l’état d’urgence et préfère appliquer des couvre-feux localisés.

En outre, le blocage avait été simple à mettre en œuvre parce que l’archipel ne compte qu’un seul opérateur mobile, l’OPT-NC. Le gouvernement de Gabriel Attal, alors Premier ministre, avait fait bloquer les adresses IP de TikTok et modifier les réponses DNS pour tout le territoire.

En Océanie, la Nouvelle-Calédonie (Kanaky) est un territoire d'outre-mer, mais pas un département. // Source : Capture d’écran Frandroid sur Google Maps.

Ce blocage n’a d’ailleurs pas résisté à l’examen du juge. Le 1er avril 2025, le Conseil d’État l’a jugé illégal estimant qu’il s’agissait d’une « atteinte disproportionnée » aux libertés. Le Conseil d’État admet toutefois qu’un réseau social puisse être suspendu en cas de circonstances exceptionnelles, à condition qu’aucun autre moyen ne permette d’agir dans l’immédiat et seulement pour une durée limitée.

Enfin, le droit européen ne s’applique pas en Nouvelle-Calédonie qui n’est pas un département français mais une collectivité à statut particulier, classée parmi les pays et territoires d’outre-mer associés à l’Union européenne. Le Digital Services Act (DSA), qui encadre les obligations des grandes plateformes, ne s’y applique donc pas. En France continentale, toute mesure visant TikTok, Instagram ou Snapchat devrait composer avec ce règlement et avec la Commission européenne.

La question des VPN

Les VPN posent un autre problème, bien connu. Un VPN fait passer toute la connexion par un serveur situé ailleurs, souvent à l’étranger, ce qui rend inopérants les blocages DNS et IP.

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Telegram, de son côté, intègre nativement la prise en charge de serveurs proxy, conçue précisément pour résister aux censures étatiques, comme en Iran ou en Russie.

En clair, un blocage freinerait surtout les utilisateurs occasionnels sans arrêter ceux qui veulent vraiment s’organiser.

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Ce que permet déjà le DSA

Finalement, les autorités pourraient exploiter une voie intermédiaire : obliger les plateformes à modérer davantage. On l’a déjà évoqué, mais c’est précisément le rôle du DSA.

Le règlement européen sur les services numériques oblige les plateformes à retirer rapidement les contenus illicites qu’on leur signale, comme les appels explicites à la violence ou au pillage. Les plus grandes, au-delà de 45 millions d’utilisateurs mensuels dans l’UE, doivent en plus évaluer les risques que font peser leurs algorithmes.

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Surtout, l’article 36 du DSA prévoit un mécanisme de réaction aux crises. Sur recommandation du comité européen des services numériques, la Commission peut exiger des très grandes plateformes qu’elles évaluent leur contribution à une crise et prennent des mesures pour la limiter. Le texte reste prudent : la crise doit représenter une menace grave pour la sécurité publique « dans l’Union ou dans des parties importantes de l’Union ».

La formule laisse une large marge d’interprétation. On pourrait considérer qu’une partie importante de l’UE est concernée, puisque des mobilisations similaires, avec des débordements, ont eu lieu en Italie et en Belgique.

Source : Alexandre Lallemand via Unsplash

Notez aussi que le choix des mesures concrètes à appliquer revient aux plateformes, sous le contrôle de la Commission européenne. Le DSA ne donne pas non plus à un État le pouvoir de couper unilatéralement une plateforme. En juin 2023, Nahel, 17 ans, a été tué par le tir d’un policier après un refus d’obtempérer. Après les émeutes qui ont suivi, Thierry Breton, alors commissaire européen au Marché intérieur, avait laissé entendre que des plateformes ne respectant pas le DSA pourraient être bloquées. La déclaration avait suscité une levée de boucliers, jusqu’à des comparaisons avec la Russie, la Chine ou l’Iran.

La France peut-elle couper les réseaux sociaux ?

Rappelons enfin que l’État dispose déjà de leviers conçus pour la modération en ligne : signalement de contenus via la plateforme Pharos, demandes de retrait, suspension de comptes, réquisitions judiciaires pour identifier les auteurs, et poursuites.

Ces outils servent déjà. Ce lundi 19 octobre, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé une opération judiciaire « massive », avec 200 enquêteurs chargés de passer au crible les images des violences publiées sur les plateformes. Les vidéos qui ont fait circuler les pillages pourraient ainsi permettre d’identifier leurs auteurs.

Alors, peut-on vraiment couper les réseaux sociaux ? Techniquement, oui, mais pas de la manière ciblée qu’imagine Gabriel Attal. Un blocage local se heurterait à la réalité des antennes et des box, à la multiplicité des opérateurs et à la facilité de contournement par VPN. Il buterait aussi sur le droit : le Conseil d’État a fixé des conditions strictes, et le DSA confie la gestion des crises à Bruxelles plutôt qu’aux États.

Entre une coupure lourde et peu efficace et l’inaction, la voie la plus réaliste reste donc celle qui existe déjà, quoi qu’en dise Gabriel Attal : forcer les plateformes à modérer plus vite, et exploiter les traces que les auteurs de violences laissent eux-mêmes en ligne.

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