Non, Microsoft n’est pas sur le point de racheter Sega et Konami

Naissance d'une rumeur sans fondement

 

Une théorie se répand sur le web : Microsoft aurait Sega et Konami dans sa ligne de mire. Il n'y a pourtant aucun fondement sérieux à cette « rumeur ».


Depuis plusieurs jours on peut lire sur le web, ou entendre, que Microsoft s’intéresserait à un rachat de Sega et Konami. Une théorie qui n’a aucun fondement, mais qu’il est intéressant de décortiquer pour mieux comprendre comment une rumeur peut naitre sur le web, et le travail minimum que les journalistes ou rédacteurs devraient faire avant de les relayer.

La naissance d’une « rumeur »

Cette idée d’un double rachat de Sega et Konami par Xbox a ressurgi cette semaine à la suite de la publication d’un tweet par un compte sous pseudonymat. C’est celui d’un fan de la marque Xbox, dont la quasi-intégralité des messages concerne la marque gaming de Microsoft, et qui a l’habitude de poster un peu tout et n’importe quoi sur son flux Twitter, ce qui est sa plus grande liberté.

Son identité et ses habitudes importent peu pour cet article. Le problème, c’est quand l’un de ses tweets est repris sans réflexion ni vérification, par des médias. Et c’est bien ces médias qui sont en cause.

Quel travail d'investigation 👌 pic.twitter.com/6t8R42LlY6

— Ozorah (@0zorah) March 16, 2021

Parmi ceux qui sont tombés dans le panneau en France, on peut notamment compter la chaîne Twitch LeStream, avec le journal du site Jeuxvideo.com, même si l’on peut sentir une pointe d’ironie sur l’ensemble de la chronique. Le sujet est également repris au premier degré par des sites anglophones, comme notebookcheck.net, depuis plusieurs jours.

Rumeur, insider et fuites : petit point de vocabulaire

L’idée d’un rachat de Konami et Sega par Microsoft n’est donc même pas une « rumeur » puisque la source n’affirme rien. Elle a au mieux publié un teaser dont l’interprétation pourrait aussi bien être la signature d’un partenariat entre ces acteurs que des discussions sur un rachat. Surtout, j’aimerais en profiter pour faire un point sur certains mots de vocabulaire que l’on utilise parfois trop facilement dans les médias.

D’abord une fuite est une information venant d’un document interne d’une entreprise ou d’un employé de cette entreprise et elle est dévoilée en amont, parfois par erreur. N’importe qui peut prétendre révéler une fuite et c’est pour cela qu’il est important de révéler le passé de cette source. Quand il s’agit d’un tiers qui va répéter cela plusieurs fois, on peut alors parler d’un insider. Un bon exemple est le compte twitter @_h0x0d qui révèle régulièrement des informations sur Microsoft. C’est lui qui, en septembre, a publié une vidéo interne de la Xbox Series S avant sa présentation.

Source : Capture d’écran Twitter / @_h0x0d_

Source : Capture d’écran Twitter / @_h0x0d_

C’est justement le devoir des médias qui décident de relayer des fuites de vérifier la crédibilité et l’historique de chaque source pour en tirer un degré de fiabilité. Dans le cas de Konami et Sega, n’importe quel rédacteur en une dizaine de secondes pourrait savoir que le sujet n’a aucun fondement solide.

On ne peut même pas dire que le rachat de Konami et Sega par Microsoft soit une « rumeur » puisqu’il n’y a aucun crédit à apporter à la « source » ici. Je pourrais très bien créer un nouveau compte sur Twitter et publier une image signalant que Microsoft va racheter Nintendo et ce serait tout aussi peu crédible.

Sega n’est pas à vendre

Ce n’est pas la première fois que Sega est évoqué comme l’une des cibles potentielles d’un rachat de Microsoft. Avec celui de Bethesda, la firme de Redmond a démontré qu’elle voulait très sérieusement enrichir son catalogue de contenus développés en interne. Or, et Phil Spencer le reconnaît, elle a une faiblesse au Japon, terre historique des consoles de jeu que le rachat d’un gros éditeur japonais pourrait venir combler. Microsoft a également l’habitude de racheter des éditeurs ou des studios qui ont longtemps été des partenaires de Xbox.

Parmi les éditeurs japonais, c’est sans aucun doute Sega qui, sur le papier, peut correspondre le plus à cette définition. Depuis la Dreamcast, Microsoft et Sega sont assez proches et beaucoup de joueurs, notamment aux États-Unis, voyaient en la Xbox 360 l’héritière des consoles Sega. On comprend donc comment l’idée a pu germer dans l’esprit de certains analystes et de fans. Pourtant, si l’on se place du point de vue de Sega Sammy, maison mère de Sega, on a bien du mal à imaginer un rachat.

Des gens : Sega Sammy a des problèmes financiers, ils vont surement vendre leur activité jeux vidéo à Microsoft pour se concentrer sur leurs autres trucs.
Les problèmes financiers de Sega Sammy: pic.twitter.com/C13TA22g4S

— Oscar Lemaire (@oscarlemaire) February 14, 2021

C’est le journaliste Oscar Lemaire qui le démontre le mieux sur Twitter. Aujourd’hui dans le groupe Sega Sammy, c’est le jeu vidéo au sens large qui représente l’écrasante majorité des bénéfices. Et dans cette activité jeu vidéo, c’est la vente de jeux sur smartphone, console ou PC qui écrase les activités Arcade ou produits dérivés. Autrement dit, si Sega Sammy venait à vendre son activité jeu vidéo, le groupe perdrait l’essentiel de ses bénéfices.

Car, et c’est un autre point de complication, Sega n’est pas qu’un éditeur de jeux vidéo, mais bien un conglomérat comme beaucoup d’éditeurs japonais. Si Microsoft devait passer un accord de rachat, la firme de Redmond voudrait probablement se limiter aux jeux vidéo. On imagine mal Microsoft se lancer dans le pachinko ou la gestion de salles d’arcade au Japon. Jusqu’à présent, la marque a toujours pris soin de racheter des studios ou des éditeurs dont le jeu vidéo était la seule activité.

Xbox a fait des rachats une « fête » pour les fans

En quelques années, Microsoft est passé de 5 studios internes à une galaxie de 23 studios. Pour toujours davantage alimenter son Xbox Game Pass, la firme veut miser sur de plus en plus de contenus produits en interne et ainsi mieux s’armer en exclusivité, à l’image de ce que Netflix et Disney+ peuvent proposer en vidéo. Microsoft ne s’en cache pas, elle aimerait continuer les rachats, même si la tendance devrait être à un ralentissement des acquisitions afin de mieux intégrer les studios rachetés et les renforcer.

Phil Spencer à la conférence Xbox E3 2018, annonçant le rachat de Undead Labs

Phil Spencer à la conférence Xbox E3 2018, annonçant le rachat de Undead Labs

En annonçant les rachats à ses conférences de l’E3 ou ses Fan Fest « XO », Microsoft a transformé la perception d’une acquisition financière d’une entreprise par une autre en un fait d’actualité pour les gamers, des annonces qui doivent être applaudies. Désormais, les fans ne se hypent plus forcément sur l’annonce d’un nouveau jeu, mais plutôt sur l’éventuel prochain rachat de la marque Xbox. Il suffit de se plonger dans les forums spécialisés pour que l’essentiel des discussions tourne autour des rachats et des prochains ajouts du Game Pass.

Microsoft sait très bien en jouer et a par exemple annoncé une dizaine de nouveaux jeux Bethesda dans le Xbox Game Pass « pour fêter ce moment spécial comme il se doit ». Un vocabulaire très explicite de la part de Xbox, pour qui le rachat d’une société doit donner lieu à une célébration chez ses fans.

On n’est dès lors pas vraiment étonné que les aficionados de la marque puissent générer de fausses rumeurs sur le web en publiant des teasers de rachat, plus proche de la fan fiction que de la fuite.

Ce qu’il faut retenir

La première conclusion qui me vient à l’esprit est qu’il ne faut pas croire tout ce qu’on peut lire sur web. Ce vieil adage semble toujours important à rappeler, notamment pour certains médias. Aujourd’hui, rien ne permet d’affirmer que Microsoft va racheter Konami ou Sega, bien au contraire. Oui, la firme de Redmond compte toujours étendre son portfolio de studios et récemment le patron de Xbox a mentionné Tango Gameworks, le premier studio japonais de Microsoft, comme une étape importante de l’arrivée du groupe au Japon. Mais rien ne permet vraiment de pointer vers l’ajout d’un studio ou d’un éditeur dans l’escarcelle américaine, surtout dans un futur proche.

La popularité et la récurrence de ces rumeurs montrent à quel point les rachats sont devenus un sujet de hype pour l’écosystème Xbox. C’est aussi une belle illustration de la vitesse de l’information à notre époque contemporaine. Microsoft a finalisé un rachat de 7,5 milliards de dollars et 2300 employés il y a moins d’une semaine et certains se projettent déjà sur l’éventuel prochain mouvement de la marque au X.

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