Vacances en voiture électrique : les 7 contre-vérités du reportage à charge de France 2

Debunking et fact-checking

 

Quand un média généraliste aussi formaté qu'un journal télévisé tente de vulgariser en 3 minutes un sujet comme la voiture électrique, les erreurs et les contre-vérités s'enchainent à grande vitesse.

La prise de recharge de la Renault Zoé

La prise de recharge de la Renault Zoé // Source : Jean-Brice Lemal pour Renault France

Comme TF1 8 mois avant lui avec un reportage mémorable sur la voiture hybride rechargeable, France 2 a diffusé samedi 31 juillet dans son Journal de 20 heures un reportage trompeur sur la voiture électrique.

La semaine dernière, la rédaction du JT de France 2 a feuilletonné le marronnier des grands départs. Après deux reportages sur le chassé-croisé en gares et les révisions automobiles clandestines la veille, la chaine de télévision publique a « tenté » samedi 31 juillet « l’expérience du départ en vacances en voiture électrique ».

Mais si le journaliste Julien Duponchel a une « mine fatiguée » après son « périple » Paris-La Rochelle de 11 heures, c’est bien davantage à cause d’une erreur de casting et d’une accumulation d’erreurs de débutant qu’à cause de la voiture électrique. Autant d’occasions de mettre les points sur les i…

1. Renault Zoé, l’erreur de casting

Immédiatement après un lancement en duplex de La Rochelle, on découvre l’erreur de casting qui fausse tout le reste du reportage : le journaliste a choisi une Renault Zoé, sans l’option charge rapide !

Sur son site et dans sa brochure, sur lesquels elle est exclusivement présentée en milieu urbain, Renault n’a aucune prétention routière pour sa citadine électrique. Avec sa batterie de 52 kWh, elle revendique une autonomie de 395 km, selon le protocole WLTP, au sujet duquel il y a beaucoup à redire. Mais Renault propose un simulateur d’autonomie, qui ne cache pas que l’autonomie varie du simple au double de 30 à 130 km/h, et même du simple au triple par grand froid. L’acheteur n’est pas dupé.

Vacances en voiture électrique : les 7 contre-vérités du reportage à charge de France 2

2. « Une bonne dose de préparation »

Nul besoin d’un ordinateur, d’une carte routière et d’un feutre pour voyager en voiture électrique, ni même d’une « bonne dose de préparation », comme l’affirme ensuite le narrateur.

On pourrait bien regretter que les « GPS » embarqués à certaines voitures électriques d’entrée de gamme sachent seulement localiser les stations de charge, pas les intégrer automatiquement aux longs trajets, comme le fait notamment celui de Tesla (non sans réserves toutefois). Mais il existe des applications de guidage spécialisées, comme A Better Routeplanner ou Chargemap, qui intègrent automatiquement les recharges au trajet et permettent de se laisser porter jusqu’à sa destination.

On pourrait aussi reprocher aux pouvoirs publics d’avoir fortement incité les automobilistes et les constructeurs à passer à l’électrique, avec de multiples dispositifs fiscaux, sans s’assurer « en même temps » du déploiement et de l’entretien d’un réseau de chargeurs fiable et dense.

On pourrait enfin souligner qu’on n’aura plus besoin de telles applications dans à peine plus d’un an, puisqu’il devrait y avoir des bornes de charge rapide dans toutes les stations-service du réseau autoroutier d’ici la fin de l’année 2022. On pourra alors circuler sur autoroute comme en voiture thermique, en s’arrêtant à la première station après l’allumage du voyant « réserve ».

3. « Montez à bord de notre voiture propre »

Quelques secondes plus tard, le narrateur tend le bâton pour se faire battre en invitant les téléspectateurs à « monter à bord de leur voiture propre ». Un argument éculé, qui rappellera à certains spectateurs des argumentaires selon lesquels la voiture électrique est plus polluante que la voiture thermique.

Dans le climat de défiance, voire de complotisme ambiant, il paraissait pourtant utile de rappeler que, sans être « propre », et sans nier les progrès nécessaires, une voiture électrique n’est jamais plus polluante qu’une voiture thermique, sur l’ensemble de son cycle de vie. Elle n’est certes pas beaucoup moins polluante lorsque l’électricité est sale, mais elle l’est beaucoup moins lorsque l’électricité est peu carbonée, comme en France. Et elle le sera de moins en moins à mesure qu’on développera les énergies renouvelables et qu’on poursuivra les progrès sur l’extraction des matières premières et le recyclage.

Il s’agit d’une critique classique concernant les véhicules « zéro émission » : ils ne polluent peut-être pas beaucoup à l’usage, mais si l’on prend le cycle complet depuis la production jusqu’à la fin de vie, la…
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4. QR Code et coordonnées bancaires

Puis vient la 1re des deux recharges, à la station Ionity de l’aire de Villerbon, à proximité de Blois. Le reportage montre alors une procédure de paiement consistant à photographier un QR Code, à (lire et à) valider des conditions d’utilisation et à saisir ses coordonnées bancaires sur son smartphone. Une contrainte inutile.

La multiplicité des réseaux de recharge et des politiques tarifaires appelle des critiques, mais il existe en tout cas des badges quasi universels, tels que les badges Chargemap ou Freshmile, qui permettent de payer un plein d’électricité encore plus facilement qu’un plein de carburant.

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5. « Il ne faut pas être pressé »

Le narrateur enchaine : « Quand on roule à l’électrique, il ne faut pas être pressé ». En réalité c’est quand on a choisi une voiture sans charge rapide qu’il ne faut pas être pressé. La puissance de charge de la Renault Zoé de France 2 plafonne à 22 kW. C’est bien plus qu’il n’en faut pour les recharges nocturnes entre deux journées d’utilisation urbaine intensive, mais c’est effectivement pénalisant sur autoroute : il faut 1 h 49 pour recharger de 15 à 80 % selon le simulateur de temps de charge de Renault, une plage d’utilisation optimale (temps de charge et longévité de la batterie).

Renault propose pour 1 000 euros une option charge « rapide » à 50 kW, avec laquelle une charge de 15 à 80 % passe à 54 minutes. Des voitures électriques d’entrée et de milieu de gamme acceptent 100 kW, de quoi passer de 10 à 80 % en une trentaine de minutes, et des modèles haut de gamme dépassent 200 kW en pointe. Les bornes ultra rapides du réseau Ionity peuvent d’ores et déjà délivrer jusqu’à 350 kW, les Superchargeurs v3 du réseau Tesla (qui va s’ouvrir à la concurrence) jusqu’à 250 kW.

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6. « C’est pas la bonne prise »

L’oubli de l’option charge rapide est d’autant plus pénalisant qu’il réduit le choix de bornes sur autoroute, où les bornes lentes se raréfient (à juste titre). Surtout si, comme le journaliste de France 2, vous avez aussi oublié votre câble de recharge (ou si vous ne saviez pas qu’il était rangé sous le double fond du coffre).

Ainsi quand Julien Duponchel s’arrête à une station pour la seconde recharge, il croit que « ce n’est pas la bonne prise ». En fait la borne dispose bien de la bonne prise, mais soit il ne l’a pas vue (elle est certes dissimulée dans la pénombre de la trappe), soit il ne dispose pas du câble approprié.

On peut aussi le regretter, mais contrairement aux bornes de charge rapide qui disposent toutes d’un câble Combo CCS captif, certaines bornes lentes disposent d’une prise à laquelle il faut brancher son propre câble. Le journaliste doit donc s’éloigner de l’autoroute pour trouver une borne isolée sur le parking d’un supermarché en périphérie de Poitiers, disposant d’un câble captif.

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7. « 5 heures de plus qu’en voiture thermique »

Au terme des 480 kilomètres de Paris-La Rochelle, le journaliste Julien Duponchel se dit soulagé d’être arrivé après « 11 heures de route », en « pratiquement 5 heures de plus qu’en voiture thermique ». Comme si le portrait caricatural dépeint jusqu’alors ne suffisait pas, le reportage se conclut ainsi sur une dernière incohérence grossière.

On nous a effectivement parlé de deux recharges de 1 h 30 min, soit 3 heures de recharge. On nous a aussi parlé de bouchons entre Paris et la première recharge sur l’aire de service de Blois-Villerbon. 175 kilomètres accomplis en « 3 heures », au lieu de 1 h 50 min avec un trafic fluide.

Les 2 heures manquantes sont donc en partie imputables aux bouchons, qui concernent tout autant les voitures thermiques, mais aussi en partie aux détours inutiles lors de la seconde recharge. On ignore pourquoi le journaliste est sorti de l’autoroute pour se rendre dans la zone industrielle de la République, en périphérie de Poitiers, puis faute de câble au parking de l’Intermarché de la Demi-Lune, au lieu de s’arrêter sur l’autoroute sur l’aire de service de Jaunay-Clan, où la borne lente de la station Ionity disposait d’un câble captif. Un sacré détour et une sacrée perte de temps.

Encourageons la transition

Il est grand temps de réduire la pollution du transport routier, sinon en réduisant le recours à l’automobile, au moins en encourageant la transition vers l’électrique, dont on a vu que, si elle ne peut pas simplement être qualifiée de « propre », est malgré tout nettement moins polluante que la voiture à combustion.

Dans ce contexte, on ne comprend donc pas ce qui a poussé le service public à diffuser auprès de 4,65 millions de téléspectateurs ce reportage à charge, concentré d’erreurs ou de mauvaise foi.

On peut de nouveau regretter que la charge rapide soit parfois optionnelle et que le déploiement de bornes rapides fiables ait tant tardé. Mais en 2021, la voiture électrique n’est plus l’acte militant qu’elle était certes encore récemment.

La tant convoitée Tesla Model 3, voiture électrique la plus vendue en France en 2021, figurant régulièrement dans le top 10 mensuel, toutes énergies confondues, n’est certes pas à la portée de tous. Mais il existe d’autres voitures électriques polyvalentes, capables de traverser la France presque sans effort, à des tarifs accessibles.

2 recharges de moins de 20 minutes pour un Paris-La Rochelle en Hyundai Kona / Capture d’écran de A Better Routeplanner

2 recharges de moins de 20 minutes pour un Paris-La Rochelle en Hyundai Kona / Capture d’écran de A Better Routeplanner

Peugeot e-208, Citroën e-C4, Volkswagen ID.3, Hyundai Kona, Kia e-Niro… Ces voitures peuvent faire Paris-La Rochelle avec un temps de recharge cumulé compris entre 38 et 59 minutes. En faisant coïncider ces recharges avec ses pauses déjeuner ou pauses café, l’électrique est donc indolore. Et en faisant un petit effort une ou deux fois par an pour les vacances, on peut même rallier la Côte d’Azur depuis Paris avec plus ou moins 2 h 30 min de temps de recharge cumulé. Ces cinq voitures coûtent un peu moins de 30 000 euros à l’achat, puis elles font faire de grosses économies à long terme sur l’énergie et l’entretien, si bien qu’elles sont même parfois plus rentables que leurs sœurs thermiques !

Bref, pour vous faire un avis étayé, nous vous conseillons plutôt de lire quelques-uns de nos essais ou de nos articles sur les longs trajets en voiture électrique, comme celui-ci :

Sur le papier, une voiture électrique promet des économies par rapport à un véhicule thermique équivalent. En pratique, qu’en est-il lors de longs trajets ? Selon les réseaux de charge rapide utilisés, la facture peut être…
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