Google Stadia a-t-il encore un avenir ?

 

L'annonce de la fermeture des studios interne de Google a remis en question l'avenir de Stadia, son service de cloud gaming. La firme peut-elle se faire une place dans l'industrie sans développer ses propres jeux ?

PUBG sur Google Stadia

PUBG sur Google Stadia // Source : Google

C’est l’annonce choque de Google en ce début de semaine : les studios internes que la firme avait montés de toutes pièces pour Stadia ferment leurs portes. Très concrètement, cela signifie que Google ne développera plus aucun jeu vidéo en interne. Ce revirement de la part de Google a forcément généré beaucoup de questionnement concernant l’avenir du service Stadia. La firme est catégorique : Stadia ne ferme pas ses portes, mais il est légitime d’avoir des craintes, en particulier quand on connait l’historique de Google vis-à-vis de ses projets abandonnés.

Alors, posons justement cette question : quel avenir peut avoir Google dans l’industrie du jeu vidéo, et quel avenir peut-on imaginer pour Stadia ?

Google peut-il sauver Stadia sans développer ses propres jeux exclusifs ?

C’est la première question qu’il faut se poser, sans studio interne, Google va-t-il proposer des exclusivités pour Stadia ?

Le cas Microsoft : un autre géant de la tech

On peut ici prendre un exemple très concret, c’est la stratégie à laquelle s’est essayée Microsoft pendant plusieurs années pour Xbox. Face aux problèmes au lancement de la Xbox One, la firme a réduit la voilure et a fermé plusieurs de ses studios internes, pour miser sur des titres développés, toujours en exclusivité, par des studios externes. Contrairement à Google, Microsoft n’a pas fermé tous ses studios, mais c’était pendant ces années la plateforme avec le moins de studios « first party », c’est-à-dire de studios internes.

Pendant cette période, Microsoft a par exemple misé sur une exclusivité temporaire de Rise of the Tomb Raider, sur le développement de Crackdown 3 avec Sumo Digital, ou encore sur la sortie de plusieurs épisodes de Forza Horizon par Playground Games, qui n’appartenait pas à la firme à ce moment.

On le sait aujourd’hui, cette stratégie n’a pas porté ses fruits, et Microsoft a réorienté sa stratégie vers une très grande augmentation de sa capacité de développement interne, en passant en 2 ans de quelque 4 studios à 22 studios, une fois le rachat de Bethesda finalisé.

Il faut dire qu’il est difficile de faire uniquement produire ses exclusivités par d’autres studios. Cela demande forcément des efforts de coordinations supplémentaires, et cela demande également d’avoir des studios disponibles pour travailler sur sa plateforme. Cela pose aussi la question des licences, la propriété intellectuelle si chère aux éditeurs ou aux développeurs et qui est le nerf de la guerre dans l’industrie. Aujourd’hui, pour ne citer qu’elles, les licences Alan Wake et Mass Effect nées en exclusivité sur Xbox, appartiennent respectivement à Remedy et EA (Bioware) qui étaient responsable du développement.

Une plateforme sans exclusivité peut-elle survivre ?

Ce qu’il faut tirer de l’histoire de Microsoft peut sembler être une évidence : le contenu original et exclusif est l’une des méthodes privilégiées pour faire la différence entre deux plateformes. C’est ce que l’on connait aujourd’hui dans le domaine audiovisuel avec le combat entre Netflix, Disney+, Apple TV+, Salto et Amazon Prime pour obtenir un meilleur catalogue de séries et de films que chez les concurrents.

Logos des services de SVoD

Tout cela montre qu’il est difficile de trouver sa place dans l’industrie sans du contenu réservé à sa plateforme, que l’on ne retrouverait pas ailleurs. En ce sens, on peut espérer que Google continuera les investissements pour continuer de proposer des exclusivités sur Stadia, développés par des studios externes.

L’Histoire du jeu vidéo est marquée par le succès de plateformes grâce à une excellente exclusivité : Steam avec Half-Life 2, la Nintendo Switch avec The Legend of Zelda : Breath of the Wild, l’Epic Game Store avec Fortnite, pour n’en citer que trois. Un contenu fort peut créer une appétence du marché pour la plateforme et enclencher le cercle vertueux : plus le parc installé augmente, plus les développeurs sont intéressés et sortent des jeux, plus la plateforme progresse et plus le parc installé augmente.

Google va-t-il vraiment financer des exclusivités ?

On aborde donc très logiquement l’une des questions qui restent en suspend à la lecture du communiqué officiel de Google sur la fermeture des studios. La firme explique ne plus vouloir investir dans ses studios internes, au profit « d’un approfondissement de nos partenariats » et d’un investissement supplémentaire dans la technologie et les fonctions de Stadia.

Rien ne dit explicitement que Google Stadia n’aura plus d’exclusivités. Le fait d’approfondir les partenariats peut être interprété comme le financement d’exclusivité temporaire, ou carrément d’édition de jeux. Nintendo, PlayStation et Xbox sont habitués à faire les deux. On peut citer Final Fantasy VII Remake pour le cas d’un jeu sorti en exclusivité temporaire sur PS4, et on peut mentionner Ori and The Will of the Wisps pour un exemple de jeu édité par Xbox et développé par un studio externe.

Il semble clair que Google souhaite que Stadia continue de recevoir de nouveaux titres. Mais il est difficile aujourd’hui de juger de son envie d’investir dans ce contenu.

Le futur est dans le cloud

Si l’on met de côté la question du catalogue, il faut se pencher sur la pertinence de Google Stadia sur le marché du jeu vidéo. Soyons déjà plus catégoriques : Google Stadia fonctionne bien techniquement. La firme a réussi à développer rapidement son service dans de nombreux pays, et si une bonne connexion est toujours nécessaire, le service fait rapidement l’unanimité sur la qualité d’image et d’expérience quand on le compare avec les autres services de cloud gaming. Il faut reconnaitre à Google cette capacité d’avoir créé un service pertinent technologiquement et plutôt en avance sur ses concurrents.

Au-delà de Stadia, il y a la question plus générale de la pertinence du cloud gaming. On sait que la technologie est encore naissante, et qu’elle a besoin d’une amélioration de la qualité des connexions à internet chez les consommateurs. Il y a une technologie en particulier qui est attendue comme le messie dans l’industrie : la 5G. Lors de nos tests en 5G, nous avons d’ores et déjà pu profiter d’une excellente expérience sur Stadia. La 5G va continue son développement dans les années à venir, en parallèle du déploiement du très haut débit fixe, et cela devrait indubitablement être le moteur du cloud gaming.

Stadia marche bien sûr mobile

Stadia marche bien sûr mobile // Source : Frandroid / Melinda DAVAN-SOULAS

Le cloud gaming permet de jouer à des jeux très ambitieux technologiquement, sur des appareils mobiles ou peu performants. En cela il représente clairement un des avenirs du jeu vidéo, tant il coïncide avec la tendance de l’informatique : des produits toujours plus fins et légers, faciles à utiliser. Difficile d’imaginer vouloir investir dans un PC de jeu performant, lourd et encombrant, si on peut se contenter d’utiliser sa connexion comme on le fait aujourd’hui avec le streaming vidéo.

On parle ici clairement du long terme. Le succès des machines de jeux, et en particulier des consoles nouvelle génération comme de la Nintendo Switch montre qu’il y a pour le moment toujours un très large public prêt à investir dans machines à plusieurs centaines d’euros, pour jouer.

Google va-t-il fermer le service Stadia pour le grand public ?

La clé du problème pour Google est donc de trouver la bonne position sur ce marché avec Stadia. Le modèle économique décidé par Google avec une offre gratuite bridée, un abonnement Stadia Pro débridé, et les achats de jeux à l’unité, ne semble pas rencontrer son public. Il doit faire face à des offres d’abonnement comme le PS Now et le Xbox Game Pass Ultimate qui intègrent un catalogue d’une centaine de jeux pour un prix similaire à Stadia Pro. Si Google veut continuer sur le marché grand public, la firme doit revoir son modèle économique ou travailler l’intérêt de son catalogue. Elle doit aussi continuer de financer activement la sortie de jeux attendus. L’un des premiers succès de Stadia était le lancement de Cyberpunk 2077 avec une meilleure expérience que sur PS4 et Xbox One.

Comme le lancement était simultané, le consommateur n’avait pas l’impression de devoir « repayer » un jeu pour l’avoir sur Stadia, et un achat chez Google permettait d’y jouer depuis n’importe où et dans de bonnes conditions. Un argument décisif, sur lequel il faut savoir miser. Google doit aussi développer les fonctions autour de son service pour pousser les utilisateurs à partager leurs parties sur les réseaux sociaux et créer de l’émulsion autour de Stadia. Les ponts avec YouTube devraient aussi être renforcés.

Google pourrait proposer sa plateforme technologique en « marque blanche »

Une autre hypothèse, peut-être plus intéressante pour Google, serait de proposer Stadia comme un service pour les éditeurs et les développeurs. Pour ne pas répéter les erreurs des géants de la TV et du cinéma, les éditeurs sont conscients qu’il va falloir être très précautionneux sur leurs négociations pour rentrer dans les catalogues du Xbox Game Pass, du PlayStation Now ou même d’Amazon Luna. Avec son expertise technique, Google pourrait venir en alternative à ses géants, et proposer une solution clé en main pour que chaque éditeur puisse facilement proposer du streaming.

On peut imaginer un service « Ubisoft+ powered by Google Stadia » par exemple, où la marque Stadia ne serait plus qu’un logo technique au côté d’Unreal Engine ou de PlayFab, comme l’un des outils utilisés par le développeur pour proposer son jeu. Cela permettrait à Ubisoft, dans cet exemple, de garder son indépendance, et donc la main dans les négociations.

Hitman 3 est disponible en « cloud version » sur Switch

Hitman 3 est disponible en « cloud version » sur Switch

Google Stadia pourrait aussi servir individuellement pour proposer un jeu en streaming. C’est une autre tendance du marché du cloud gaming. On a vu récemment Hitman 3 et Control sortir sur Nintendo Switch grâce une solution de cloud gaming. Pour l’utilisateur, l’expérience est transparente : le jeu s’achète sur l’e-shop de Nintendo et demande une connexion pour fonctionner, mais sinon on ne sait pas que le jeu tourne en fait sur des serveurs distants.

Enfin, Google peut proposer ses technologies pour aider directement les studios durant la création de jeux. Le covid-19 a énormément contribué au télétravail des développeurs, qui n’ont plus forcément les kits de développement ou les machines nécessaires pour travailler. Pendant les phases de confinement, Microsoft avait développé une version spéciale de xCloud pour permettre aux développeurs d’accéder à distance aux kits de développement de la Xbox Series X. C’est aussi ce qu’a proposé Google en 2020, et la firme pourrait commercialiser ce service auprès des développeurs.

Le poids de Google pèse sur Stadia

Reste qu’aujourd’hui il est difficile d’être totalement optimiste sur l’avenir de Stadia, principalement à cause de Google. La firme est désormais bien connue pour abandonner régulièrement des services ou des projets : Dreamview, Loon, Google Play Music, ou encore Google+, les exemples ne manquent pas. Si le cloud est évidemment l’un des métiers très importants de Google, le secteur du jeu vidéo ne fait pas historiquement partie de son ADN. Ainsi, Stadia a mis très longtemps à apparaitre officiellement dans la liste des produits sur le site de Google.

On peut donc s’interroger sur la volonté de Google d’investir dans sa plateforme de cloud gaming. L’annonce de la fermeture des studios jette forcément un froid, qui pourrait contribuer à freiner la volonté des éditeurs d’adopter Stadia comme plateforme cible pour leurs jeux. Depuis l’annonce du service, nombreux sont les commentateurs à s’attendre à une fermeture complète du service. Google doit donc tout démontrer dans le secteur, s’il ne veut pas que la prophétie soit autoréalisatrice.

Stadia n’est toujours pas sur Android TV ou Google TV

Le poids de Google se fait aussi ressentir dans la lenteur de Stadia à pleinement intégrer l’écosystème. Peut-être est-ce par crainte des enquêtes anti-trust qui visent la firme, mais Stadia n’est à ce jour pas installé par défaut sur Android ou sur les appareils Google en général. Pire, pour fonctionner sur TV, le service misait sur le Chromecast Ultra qui a été remplacé par le Chromecast avec Google TV. À ce jour, Stadia n’est pas disponible ni sur Android TV, ni sur Google TV.

On comprend donc que le potentiel de Google Stadia est là, que Google pourrait trouver sa place sur le marché même sans studio interne, et que ce marché est promis à un brillant avenir, mais encore faut-il que Google s’en donne les moyens. En attendant, difficile d’avoir confiance dans Stadia, en tant que consommateur.

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