Comment Huawei compte se passer de Google pour ses prochains smartphones

Le projet a au moins le mérite d'être ambitieux 😮

 

Depuis six mois, Huawei ne peut plus profiter des services Google sur ses smartphones. Le constructeur compte donc sur ses propres services pour permettre aux développeurs de rendre leurs applications compatibles avec ses smartphones comme le Huawei Mate 30 Pro, le Honor View 30 Pro ou le Honor 9X Pro.

Depuis le milieu de l’année, Huawei est dans une impasse. Impossible pour le constructeur chinois de proposer des smartphones ou des tablettes avec les applications Google. Un problème de taille pour le groupe puisque cela signifie non seulement l’absence de YouTube, de Gmail ou de Google Chrome, mais également du Google Play Store. Mais même si cette absence peut être décourageante en soi, ce n’est pas là le principal souci auquel est confronté Huawei.

En effet, s’il ne s’agissait que de ça, les utilisateurs de smartphones Huawei ou Honor pourraient toujours installer leurs applications favorites simplement en téléchargeant les fichiers APK correspondant. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Explications.

Les GMS, quézaco ?

Les services mobiles Google ne se limitent pas aux seules applications de l’éditeur. Cela concerne aussi les « GMS Core », littéralement le cœur des Google Mobile Services. Il s’agit d’un ensemble de fonctions intégrées directement dans le logiciel du smartphone, entre le système d’exploitation Android et les applications. Concrètement, ces GMS Core, ou Google Play Services, contiennent de nombreuses fonctionnalités développées par Google qui vont pouvoir être consultées librement par toute application installée sur votre smartphone, par exemple pour afficher une carte, utiliser un système de paiement ou une fonction d’authentification.

Si les GMS Core n’étaient pas intégrées dès le lancement d’Android il y a onze ans, elles se sont largement démocratisées ces dernières années. Il faut dire qu’elles permettent aux développeurs d’applications de ne pas avoir à développer tous les éléments en partant de zéro. Si vous proposez une application de transports en commun, votre cœur de métier n’est pas la cartographie. Dès lors, pour proposer tout de même une carte à vos utilisateurs, vous pouvez vous reposer sur celle de Google Maps, accessible dans les GMS Core. Cette bibliothèque logicielle peut être facilement mise à jour régulièrement par Google à l’aide de sa propre boutique d’application, le Google Play Store.

Le problème c’est que les applications qui ont besoin des fonctions des GMS Core… ont vraiment besoin des fonctions des GMS Core. Si ces dernières ne sont pas présentes dans votre smartphone, vous ne pourrez tout simplement pas les lancer. C’est pourquoi, lorsque nous avons testé 40 applications sur le Huawei Mate 30 Pro, plus d’un quart d’entre elles n’ont pas fonctionné, aucune ne permettait l’authentification par Google, certaines ne permettaient pas d’utiliser la géolocalisation, et les achats in-app via le Play Store étaient bloqués.

S’il est possible de télécharger des fichiers APK pour installer des applications sur le Huawei Mate 30 Pro, toutes ne fonctionneront pas correctement et certaines ne pourront même pas se lancer. On en a testé…
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Les HMS en alternative

C’est là que Huawei entre en jeu. Voyant que ses derniers appareils comme le Huawei Mate 30 Pro, le Honor View 30 Pro ou le Honor 9X Pro ne peuvent pas faire fonctionner les applications nécessitant les GMS Core — même en téléchargeant un simple fichier APK –, le constructeur chinois a décidé de pousser son alternative : les HMS Core (pour Huawei Mobile Services). Une solution que Huawei utilise déjà depuis bien longtemps en Chine, puisque les GMS ne sont pas présents dans le pays, et où chaque constructeur doit donc développer ses propres services mobiles. Certaines applications chinoises, comme WeChat, proposent ainsi depuis plusieurs années une version avec les GMS — aux États-Unis ou en Europe — et une version avec les HMS en Chine.

Pour chacune des fonctionnalités proposées dans les GMS Core, Huawei propose ainsi une alternative avec ses HMS Core. Pour la cartographie, il s’agit ainsi de Here WeGo ou de TomTom. Pour l’identification, une compte Huawei suffit. Pour le paiement en ligne, Huawei propose son service Huawei Pay. Pour la publicité, les développeurs peuvent profiter de Huawei Ads Kit. Mais bien évidemment, les HMS ne peuvent pas se substituer facilement aux GMS. Encore faut-il que les développeurs travaillent sur leurs applications pour leur indiquer d’aller chercher telle API de Huawei plutôt que celle prévue initialement par Google. Il faut donc que les applications subissent quelques modifications pour profiter des services mobiles Huawei.

Le plan à long termes de Huawei prévoit donc de pouvoir se passer complètement des Google Play Services. Les smartphones de la marque n’embarqueront donc plus qu’Android en version open-source et les HMS Core. Les applications pourront donc au choix dialoguer directement avec les HMS, si elles ont été développées pour, ou s’en passer pour fonctionner sans APIs supplémentaire nécessaire.

Un budget de 3 milliards de dollars pour les développeurs

C’est justement pour faciliter cette transition que Huawei a décidé de mettre plus d’un milliard de dollars sur la table à l’été dernier. L’objectif pour le groupe est simple : payer les développeurs pour les inciter à passer vers des solutions compatibles avec HMS Core. Interrogé la semaine dernière lors du lancement du Honor View 30 Pro en Chine, James Zou, directeur marketing international de la marque, nous a précisé que l’objectif était de simplifier cette transition le plus possible : « Grâce à nos ingénieurs en Chine, l’objectif est qu’une application puisse migrer des GMS Core vers les HMS Core en moins de 24 heures ».

Ce n’est néanmoins pas le cas de toutes les applications. L’utilisation des GMS Core est loin d’être indispensable pour les développeurs et certains ont choisi justement de s’en passer, pour ne pas avoir à dépendre de Google. C’est le cas notamment de Facebook avec son réseau social, Instagram, Whatsapp ou Messenger. Ces différentes applications n’utilisent ni identifiant Google, ni service de micro-paiement lié à Google, ni même de cartographie Google Maps. Dès lors, elles peuvent être téléchargées facilement et installées sur un smartphone Huawei sans avoir à migrer vers les HMS.

Instagram n’a besoin ni des GMS ni des HMS pour fonctionner sur le Mate 30 Pro

Instagram n’a besoin ni des GMS ni des HMS pour fonctionner sur le Mate 30 Pro

Cela ne signifie pas pour autant qu’elles peuvent être trouvées directement dans l’App Gallery, la boutique d’application de Huawei et Honor. Et pour cause, la présence de Huawei dans l’entity list, la liste noire des organisations avec lesquelles les entreprises américaines ne peuvent pas faire affaire, interdit également aux développeurs américains d’intégrer leur application dans la boutique de Huawei. On a donc actuellement deux freins majeurs pour l’installation des applications américaines sur les appareils Huawei : un frein technique — que la firme cherche à résoudre avec les HMS — et un frein légal. Dans le cas de Facebook par exemple, cela signifie que l’application peut être installée depuis un site tiers simplement à l’aide d’un fichier APK, ou grâce à une boutique d’applications alternative comme Aptoide, mais qu’elle ne pourra pas être proposée par le géant de Menlo Park dans l’App Gallery de Huawei.

Un problème auxquelles seront également confrontées toutes les applications américaines qui décident de développer une version compatible avec les HMS : même si elle fonctionne de fait avec les appareils Huawei et Honor, comment les mettre en avant pour que les utilisateurs les trouvent ? Du côté de Huawei, aucune réponse pour l’instant, tant que les développeurs ne peuvent faire affaire avec le constructeur. Il appartiendra donc aux tiers — comme les opérateurs ou des boutiques alternatives — de mettre en avant les applications disponibles sur le Mate 30 Pro par exemple. Chez Huawei, on évoque également à demi-mot la mise en place d’une iconographie dédiée, similaire aux boutons amenant vers le Google Play Store ou l’Apple App Store, permettant aux développeurs de diriger les utilisateurs vers l’App Gallery.

Des applications Google qui fonctionnent parfois

Enfin, un dernier point à soulever est celui des applications Google elles-mêmes. Qu’il s’agisse de YouTube, de Gmail, de Google Maps ou du Play Store, le problème est autrement plus complexe pour Huawei. Bien évidemment, Google ne compte pas proposer de versions de ses applications basées sur les HMS. On imagine également mal la firme proposer ses différents services sur une boutique d’applications tierce comme celle de Huawei. Surtout qu’on le rappelle, elle ne le peut juridiquement pas. Néanmoins, Google a commencé à développer des versions de certaines applications qui ne nécessitent pas les GMS. C’est le cas des versions les plus récentes de l’application Google Maps. L’application peut être installée sur le Huawei Mate 30 Pro avec des cartes qui s’affichent, les informations des lieux aussi, tout comme les recommandations, l’itinéraire ou la localisation. Les seules limitations sont celles qui nécessitent une authentification à l’aide d’un compte Google comme l’historique ou la suggestion de trajets.

En d’autres termes, Google Maps a au sein même de son code source tous les éléments cartographiques dont l’application a besoin pour fonctionner. Ainsi, elle peut être installée sur n’importe quel smartphone, qu’il bénéficie des GMS ou non. Du pain béni pour Huawei qui, à défaut de proposer Google Maps dans son App Gallery, permettrait tout de même à ses utilisateurs de l’installer… à condition qu’ils sachent où la trouver.

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